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Anna Karénine, Léon Tolstoï

1 janvier 2013

Anna Karénine, TolstoïPrésentation :

« Anna n’est pas qu’une femme, qu’un splendide spécimen du sexe féminin, c’est une femme dotée d’un sens moral entier, tout d’un bloc, prédominant : tout ce qui fait partie de sa personne est important, a une intensité dramatique, et cela s’applique aussi bien à son amour.
Elle n’est pas, comme Emma Bovary, une rêveuse de province, une femme désenchantée qui court en rasant des murs croulants vers les lits d’amants interchangeables. Anna donne à Vronski toute sa vie.
Elle part vivre avec lui d’abord en Italie, puis dans les terres de la Russie centrale, bien que cette liaison « notoire » la stigmatise, aux yeux du monde immoral dans lequel elle évolue, comme une femme immorale. Anna scandalise la société hypocrite moins par sa liaison amoureuse que par son mépris affiché des conventions sociales.
Avec Anna Karénine, Tolstoï atteint le comble de la perfection créative. »
Vladimir Nabokov.

Ce que j’en dis :

Le prince Stépane Arcadievitch Oblonsky, noceur et généreux, passe sa vie entre Moscou et Saint-Pétersbourg, tandis que sa femme Dolly s’occupe de leurs nombreux enfants. Oblonsky est le trait d’union qui relie les deux personnages principaux de ce roman : d’un côté, sa soeur, Anna Arcadievna, mariée très jeune et sans affection à Alexis Alexandrovitch Karénine, de l’autre côté, Constantin Levine, son plus proche ami, mais d’une nature très différente de la sienne, plutôt réservé et timide. Ces deux-là ne se rencontreront qu’une fois pendant tout le roman ! Deux intrigues se déroulent en parallèle autour de ces personnages : Levine, amoureux de la jeune princesse Kitty Cherbatzky, soeur de Dolly, vient pour se déclarer, mais se trouve éconduit. Kitty, bien que très attachée à Levine, s’est laissée séduire par un jeune officier, le comte Alexis Vronski, et n’attend plus de sa part qu’une demande en mariage. Mais l’arrivée d’Anna Karénine change tout : Vronski et Anna tombent passionnément amoureux l’un de l’autre. Emportée comme par un torrent par des sentiments qu’elle ne maîtrise pas et qu’elle n’avait encore jamais connus, Anna ne tarde pas à entamer une liaison avec le comte. Après tout, une liaison dans le haute société russe n’a rien d’extraordinaire : Tolstoï écrit même que les conventions en sont arrivées à un point tel qu’aucun mariage ne se fait plus par affection mutuelle. Mais ce qui choque très vite le milieu dans lequel vivent les Karénine, c’est la passion d’Anna, son engagement corps et âme dans cette aventure avec Vronsky. Car très vite, Anna trouve sa situation insupportable et souffre terriblement de continuer à vivre auprès de son mari… D’autant que celui-ci ne semble s’apercevoir de rien, ce qui trouble encore davantage Anna.

Dans ce trio infernal, chacun des personnages évolue différemment. Karénine, malgré sa droiture et son honnêteté, est quelqu’un de très ambivalent. Il est froid et dur, mais capable de pardonner. En fait, tout comme Anna, il est tiraillé par des sentiments qu’il ne maîtrise pas : il est avant tout un caractère rationnel, d’où d’ailleurs la réussite de sa carrière administrative. Vronski de son côté est plein d’attentions pour Anna, soucieux de sa réputation et de sa situation, mais il garde tout le temps le contrôle. Tandis que pour Anna, la passion ne s’arrêtera jamais, celle de Vronski se fait plus sage et plus maîtrisée avec le temps. Il est d’ailleurs assez difficile d’avoir de la sympathie pour Vronski qui nous reste peu connu dans le roman, contrairement à Anna et Karénine, qui inspirent une profonde compassion. Quant à Anna, bien que rejetée par tous lorsqu’elle fait le choix de se séparer de son mari, elle continue d’éblouir par sa beauté et sa grâce. Et finalement, plus que son mépris des convenances, c’est sa fragilité que nous montre Tolstoï et le pouvoir dévastateur de ses sentiments.

Chez les Cherbatzky, Kitty, voyant partir Vronski avec Anna, ne tarde pas à comprendre ce qu’elle a perdu en refusant Levine et s’enfonce dans un profond désespoir. Pendant ce temps, Levine a regagné son domaine de Pakrofsky : fuyant la société et les mondanités, il se consacre pleinement à la gestion de ses terres, à ses travaux d’agronomie et tente d’améliorer l’équilibre entre paysans et propriétaires. On sait que Tolsoï a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Levine, ses aspirations et ses questionnements. De manière assez amusante, ce sont souvent les phrases spontanées d’un paysan qui aident Levine à répondre aux grandes questions qu’il se pose, tant sur la place des propriétaires terriens en Russie que sur le sens de son existence ou sa difficulté à croire en Dieu dans l’église orthodoxe. La révélation finale de Levine en est le meilleur exemple. La simplicité du mode de vie de Levine à la campagne contraste grandement avec celle des Karénine en ville. Mais là encore, on sait de quel côté penche Tolstoï : l’une des périodes les plus heureuses d’Anna et Vronski se situe d’ailleurs dans leur domaine à la campagne. Et Levine se sent toujours mal à l’aise lorsqu’il se soumet aux mondanités moscovites. D’une nature aussi posée et timide que Levine, Kitty est pourtant très différente. Jeune fille, presque une enfant au début du roman, deux événements successifs la révèlent à elle-même, le premier en tant qu’épouse, le deuxième en tant que mère.

Dans ce roman, Tolstoï parvient à montrer la grande diversité de la nation russe, tout en conservant une unité de style et narrative très forte (par exemple en débutant et achevant l’histoire d’Anna et Vronski dans une gare, à la croisée des chemins et au milieu de la foule) :

  • deux couples se font face : l’un qui goûte au bonheur familial, même entaché des difficultés du quotidien (un de mes thèmes de prédilection), l’autre qui se déchire dans le scandale et la violence des sentiments, en marge de la société. Et au milieu, inébranlable, l’amour maternel qui unit chaque mère à ses enfants.
  • deux univers se confrontent : Saint-Pétersbourg et Moscou d’un côté, avec les clans, les événements mondains, les courses et le théâtre, les convenances et le plaisir, et les joies simples de la campagne de l’autre côté , avec les parties de chasse au petit matin et les élections locales.
  • plusieurs visions de la foi et de l’église, encore très présentes à cette époque, sont évoquées : Levine est l’incrédule, l’agnostique, en quête perpétuelle d’un sens à son existence, face à Kitty pour qui la foi fait partie de son être et lui est naturelle. Mais c’est aussi Karénine qui, de sincèrement croyant, tombe dans la bigoterie, voire le spiritisme, emmené par la comtesse Lydie.
  • chaque personnage évoque un milieu bien distinct, formant comme une mosaïque : Lévine, le propriétaire terrien, Oblonsky, le prince oisif, Karénine, le haut-fonctionnaire besogneux, Vronsky, le jeune officier un peu bellâtre, Kosnichef (le demi-frère de Levine), l’intellectuel proche de la politique, et même jusqu’à Nicolas (l’autre frère de Levine), qui est proche des socialistes et des thèses anarchistes. Du côté des femmes, on trouve Dolly Oblonsky, la mère de famille trompée, Kitty, la jeune fille encore innocente, Anna, la femme adultère, la comtesse Lydie, le mentor, la princesse Betsy, pendant féminin du prince Oblonsky, ou encore Agathe Mikhaïlovna, la vieille nourrice.

C’est cette richesse, associée à une description magnifique des sentiments de chacun, des tourments et des joies de l’amour, qui font de ce roman un vrai chef d’oeuvre.

Ce que j’en fais :

Un hiver en RussieC’était ma troisième relecture d’Anna Karénine et j’aime toujours autant ce roman ! Les salons pétersbourgeois, les promenades en traîneaux dans la campagne enneigée, les rêveries de Levine, les élans d’Anna, les scrupules de Karénine, on ressent dans chaque ligne de ce roman puissant l’âme russe, dans ce qu’elle a de magnifique et de contradictoire à la fois. Je pense que ma scène préférée est sans doute la demande en mariage de Levine à Kitty, lorsqu’ils jouent avec des cubes ! Même s’il est parfois difficile de faire passer son enthousiasme quand on est profondément touché par un roman, j’espère sincèrement que ce billet vous donnera envie de lire (ou de relire) cette oeuvre exceptionnelle.

Cette lecture est l’une de mes participations au mois russe de Titine et Cryssilda, Un hiver en Russie, dans la foulée de la lecture organisée en octobre par Adalana.

Ce que j’ai écouté :

Même si je ne pense pas voir le film de Joe Wright tout de suite, la belle musique de Dario Marianelli s’est imposée à moi pendant cette lecture. Entremêlé de chansons slaves, le thème principal se décline aux violons sur une valse entraînante. Lorsqu’il est ralenti, le thème se fait plus tragique et introspectif. Je regrette simplement qu’il n’y ait pas deux thèmes bien distincts pour Anna et Lévine, qui sont deux caractères très différents.

Ils en parlent aussi :

  • Shelbylee : « Roman d’une richesse incroyable, plongée dans une Russie en pleine mutation, Tolstoï livre une oeuvre exigeante, mais magistrale. »
  • Arieste : « On ne peut que s’incliner devant le génie de Tolstoï qui a su immortaliser une période si importante de son pays dans un style très accrocheur parsemé de morceaux de français. »
  • Adalana : « Une relecture qui m’a réconciliée avec Tolstoï. »
  • et sur Babelio

Je vous recommande :

26 commentaires

  • Répondre eilunedd 1 janvier 2013 at 18 h 50 min

    On sent l’amour que tu portes à ce livre dans ton billet ! J’avais beaucoup aimé moi aussi, et surtout Levine auquel je m’étais beaucoup attachée 🙂

  • Répondre leslivresdeceline 1 janvier 2013 at 19 h 07 min

    Suite à ton billet, j’ai envie de me plonger au plus vite dans ce roman dont tu parles si bien!
    J’espère pouvoir le lire dans peu de temps et j’espère que je serai autant séduite que toi !

    • Répondre Eliza 2 janvier 2013 at 13 h 44 min

      Ah je suis bien contente que ça te donne envie !! J’espère vraiment que tu aimeras 🙂

  • Répondre inès 1 janvier 2013 at 20 h 04 min

    trés beau roman!

    • Répondre Eliza 2 janvier 2013 at 13 h 51 min

      Oui, c’est un de mes livres préférés !

  • Répondre Shelbylee 1 janvier 2013 at 21 h 10 min

    Très beau bilet. Je suis allée voir le film qui est très très spécial. Par contre, la scène de la demande en mariage y est assez réussie.

  • Répondre Bianca 1 janvier 2013 at 22 h 10 min

    J’ai lu ton billet en diagonale car je suis en train de le lire et pour l’instant j’aime beaucoup. Je participe aussi au challenge Un hiver en Russie

    • Répondre Eliza 2 janvier 2013 at 13 h 52 min

      D’accord, je viendrai lire le tien dès que tu auras fini 😉

  • Répondre frenchbooklover 2 janvier 2013 at 6 h 34 min

    Je lis pour l’instant ton billet en diagonale Eliza car je vais très prochainement le commencer. J’y reviendrai après!

    • Répondre Eliza 2 janvier 2013 at 13 h 52 min

      Je croise les doigts pour que tu aimes autant que moi !!

  • Répondre Deuzenn 2 janvier 2013 at 13 h 33 min

    J’ai parcouru ton billet rapidement car j’aimerais commencer ce livre bientôt. Mais ce que je lis ici me donne hâte! Bonne année Eliza, pleine de belles lectures et de découvertes!

    • Répondre Eliza 2 janvier 2013 at 13 h 55 min

      Comme pour The Frenchbooklover, j’espère que tu vas aimer !!!

  • Répondre Récapitulatif de l’hiver en Russie | Plaisirs à cultiver 2 janvier 2013 at 18 h 10 min

    […] -Anna Karénine de L. Tolstoï de Eliza […]

  • Répondre titine75 2 janvier 2013 at 19 h 18 min

    Je te rassure, tu parles formidablement bien de ce chef-d’oeuvre de Tolstoï. J’avais également adoré la complexité du roman, des personnages et la finesse psychologique. Tu me donnes effectivement envie de le relire !!

  • Répondre M. 2 février 2013 at 21 h 11 min

    Je suis tout à fait d’accord, très beau billet, et Lévine était pour moi le personnage le plus attachant. On sent que tu l’as beaucoup aimée et tu en parles terriblement bien.. =)

  • Répondre Emily 6 février 2013 at 18 h 49 min

    Quel magnifique billet ! Tu parles merveilleusement bien de ton amour pour ce livre et je me suis retrouvée dans presque toutes tes phrases ! 🙂

    J’en profite pour te dire que je trouve ton blog très agréable et tes chroniques très intéressantes à lire !

  • Répondre pralineries 2 avril 2013 at 21 h 13 min

    Un joli billet pour un roman toujours plaisant à lire ou relire !

  • Répondre Anna Karénine – Léon Tolstoï | Chaton de bibliothèque 7 octobre 2013 at 10 h 54 min

    […] aller plus loin, je vous conseille cette excellente note, de Passion Lectures, qui sera beaucoup plus […]

  • Répondre Challenge « Les 100 livres à lire  | «Passion Lectures & co 26 octobre 2013 at 17 h 07 min

    […] Anna Karenine, Léon Tolstoï […]

  • Répondre 2013 en livres | Passion Lectures & co 1 janvier 2014 at 15 h 18 min

    […] Tolstoï Léon, Anna Karénine […]

  • Répondre Rendez-vous en mars autour de "Guerre et Paix" | Passion Lectures & co 4 janvier 2014 at 10 h 30 min

    […] avoir relu récemment Anna Karénine, j’avais envie de me lancer dans ce qui sera ma troisième relecture de ce roman fleuve. Je […]

  • Répondre Challenge Les 100 livres à lire au moins une fois : 2e bilan | des livres, des livres ! 22 avril 2014 at 5 h 02 min

    […] – Claire – Bluemoon – Lydie – Eliza – Céline – […]

  • Répondre Un livre… un lieu | Passion Lectures & co 12 novembre 2014 at 7 h 40 min

    […] – Anna Karenine, lu à La Toussaint, très mal installée sur un pouf en osier devant une cheminée, ce qui m’a valu un mal de dos de quelques jours, des cuisses rouge écarlate sous mon pantalon à cause de la proximité du feu, et le regard triste de ma grand-mère à qui je n’ai pas adressé la parole pendant deux jours ! Mais quel roman… (je l’ai relu ici). […]

  • Répondre La Prose d'une Époque 21 février 2015 at 19 h 09 min

    Qu’est ce que ton blog est joli <3 ! Je l'adore !!!
    Anna Karenina est mon roman préféré avec Jane Eyre et North and South. Je l'avais adoré et dévoré. Un grand chef d'oeuvre. Je n'ai pour le moment lu que ce roman de Tolstoï mais ça, ça va très bientôt changer lol. Et je suis tombée sous le charme de la plume de cet auteur <3. Un pavé pourtant aucune longueur ! Juste magnifique du début jusqu'à la fin !!!! Je vais moi aussi faire un billet dessus, mais je veux d'abord regarder d'autres adaptations (j'en ai vu déjà 4 pour le moment), et pour le moment, mon adaptation préférée est la dernière celle de Joe Wright. MAGNIFIQUE <3. Je citerai sûrement ton blog dans mon article, les gens doivent lire d'aussi bonnes critiques pour les inciter à lire ce chef d'oeuvre si ce n'est pas déjà fait 😀
    Quel est ton livre préféré de Tolstoï ? Je crois que c'est G&P non 🙂

    • Répondre Eliza 25 février 2015 at 6 h 43 min

      Je ne peux pas choisir entre Anna Karenine et G&P ! J’ai trouvé l’adaptation de Joe Wright très esthétique mais n’étant pas fan de Keira Kinghtley, je n’ai pas trouvé les personnages assez conformes au roman. Merci pour ton passage ici, j’espère que tu y trouveras plein d’idées de lecture 🙂

  • Répondre La Prose d'une Époque 21 février 2015 at 20 h 00 min

    J’ai oublié de dire que justement, le thème du look de mon blog est Anna Karenina 🙂

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