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Au temps du roi Edouard, Vita Sackville-West

11 novembre 2012

Présentation :

« – Margaret prétend qu’elle veut épouser un peintre, dit Sylvia, en regardant sa fille avec compassion.
– Quoi ! s’écria la duchesse, un peintre ? Quel peintre ? A-t-on jamais entendu chose pareille ? La fille de lady Roehampton épouser un peintre ? Mais non, mais non… Vous épouserez Tony Wexford, et nous verrons après ce qu’on pourra faire pour le peintre », ajouta-t-elle, en lançant à Sylvia un coup d’oeil rapide.

Dans cette chronique grinçante de l’aristocratie anglaise du début du XXe siècle, Vita Sackville-West fait craquer sous les passions le vernis des bonnes manières.

Ce que j’en dis :

Nous sommes en 1905, sous le règne d’Édouard VII. A dix-neuf ans, Sébastien est le cinquième duc de Chevron, l’héritier d’un titre et d’un domaine parmi les plus prestigieux en Angleterre. Viscéralement attaché à Chevron, il n’envisage pas alors d’autre voie que celle tracée par la société et les conventions : une maîtresse, un mariage, les chasses annuelles et les saisons à Londres. Lorsqu’il rencontre Leonard Anquetil, aventurier solitaire qui lui montre la vanité de son existence et lui propose de partir avec lui, Sébastien refuse, persuadé qu’il tient son destin entre ses mains, à Chevron, au milieu de ses pairs. Néanmoins, cette rencontre le marquera à tout jamais, comme sa soeur, Julia. Sébastien se laisse cependant entraîner dans le monde et devient l’amant de la meilleure amie de sa mère, Lady Roehampton.

Sébastien est le personnage central de ce roman, mais sa richesse vient aussi des autres personnages qui permettent de décrire cette époque de différents points de vue : bien sûr, Sébastien évolue dans la haute-société londonienne où se mêlent ducs et duchesses, ambassadeurs, jeunes filles en fleurs et parfois le roi lui-même (le milieu de prédilection de Vita Sackville-West), mais on suit aussi tour à tour les domestiques de Chevron, un couple des classes moyennes, le docteur John Spadding et sa femme Thérèse, ou encore Phil, la jeune maîtresse bohème de Sébastien… En quelques pages, avec son style toujours juste et élégant, Vita Sackville-West nous entraîne dans un tourbillon, passant d’un personnage à l’autre et perçant d’un mot le secret des coeurs de chacun : l’importance pour Lady Roehampton de cette liaison, où luisent les derniers feux de sa jeunesse passée, l’admiration envieuse de la jeune Thérèse devant le grand monde, la confusion des sentiments de Sébastien face à Léonard Anquetil (et le choix de ces mots est justifié) ou encore la fierté toute maternelle de Lucy, la mère de Sébastien, de voir son fils se lancer dans le monde au bras d’une si belle femme ! Le roman se termine sur une scène que j’ai trouvé magnifique par sa symbolique : Sébastien assiste au couronnement du nouveau roi George V : dans son carrosse tiré par huit chevaux et sa tenue solennelle de duc et pair du royaume, il se trouve ridiculement anachronique et cependant c’est là, dans Westminster Abbey, au son des Vivat !, alors que tout le poids de la tradition pèse sur ses épaules, que se joue son destin : « Il sentit la longue lignée de ses ancêtres se dresser autour de lui comme des fantômes, le montrant du doigt et lui disant qu’il n’y avait plus moyen de s’échapper. »

Cette période qui précéda la guerre est pour la haute-société un vrai paradoxe : jamais le respect des conventions mondaines et des traditions familiales n’a été aussi fort – les titres, les alliances, les conversations, les entrées dans le monde, tout est corseté par un code de conduite extrêmement rigoureux, auxquelles sont notamment soumises les jeunes filles. Dans le même temps, une certaine décadence s’empare de cette même société : une fois le mariage passé, les liaisons extra-conjugales y sont encouragées comme remèdes aux mariages de convenance et instruments de plaisir autant pour les hommes que pour les femmes.

Ce que j’en fais :

Cette nouvelle lecture de Vita Sackville-West fut un enchantement. On y retrouve le ton irrévérencieux et souvent sarcastique de Toute passion abolie, bien caché derrière la description des passions de cette période riche et foisonnante. Malgré cela, Vita Sackville-West ne peut pas cacher complètement une certaine nostalgie pour cette société mondaine toute en contraste et c’est sans doute ce qui plut tant au public lors de sa parution en 1930. En tout cas, après avoir lu plusieurs de ses romans, on sent que l’auteur atteint ici une apogée dans la maîtrise de son sujet et c’est sans aucun doute le plus remarquablement bien construit et, osons-le, le plus chic. La chasse est désormais ouverte pour trouver de nouveaux Sackville-West, mais je crois bien avoir lu tout ce qui était traduit en français…

Ce fut aussi pour moi la grande découverte de John Singer Sargent, puisqu’il est plusieurs fois question du portrait qu’il aurait fait de Lady Roehampton (je l’imagine comme celui-ci). J’ai eu un énorme coup de coeur pour ce peintre passé maître dans l’art de représenter la haute société au début du siècle. Les visages, les étoffes, les poses, sont éminemment vivants. J’ai donc réuni près de 60 portraits de Sargent dans un album sur Facebook et je ne me lasse pas de les regarder !

Ce que j’ai écouté :

Suite à un billet très intéressant chez MissBouquinaix sur les liens entre littérature et musique, j’ai décidé d’ajouter autant que possible cette rubrique à mes billets. La musique est omniprésente dans ma vie et il est très rare que je lise sans en écouter. Bien sûr, on ne peut écouter n’importe quel type de musique pendant la lecture : je privilégie les musiques orchestrales (musique classique ou musiques de films). Souvent, dans le cas de romans classiques ou historiques, j’aime retrouver les musiques écoutées à l’époque…

Rien n’aurait pu mieux convenir à ce roman que l’album de Downton Abbey, que j’ai écouté en boucle plusieurs jours durant. Ce sont essentiellement des musiques intimistes, au piano et cordes, évoquant les scènes d’intérieur de la série. J’y ai ajouté trois morceaux cités dans le livre : l’ouverture de Tristan et Isolde, de Wagner (scène pivot du roman qui réunit Lady Roehampton et Sébastien d’un côté, John et Thérèse Spadding de l’autre), l’hymne I Was Glad, d’Hubert Parry, qui servit pour le couronnement de George V, et l’ouverture de Prince Igor, de Borodine, sur l’évocation de laquelle se termine le roman. J’ai aussi découvert pour l’occasion la suite In the South, écrite par le compositeur anglais Edward Elgar en 1904.

Ils en parlent aussi :

Je vous recommande :

33 commentaires

  • Répondre Bianca 11 novembre 2012 at 15 h 26 min

    Voilà une auteure que je découvre au fil des blogs et à la lecture des différents billets qui lui sont consacrés je me dis de plus en plus qu’il faut que je la lise. Je note ce titre, ton article m’a convaincue.

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 43 min

      Connaissant un peu tes goûts, je pense qu’elle te plaira beaucoup !

  • Répondre Claire 11 novembre 2012 at 15 h 33 min

    Très belle critique! Qui me donne encore plus envie de m’immerger dans le monde de Vita Sackville-West.
    Malheureusement, je n’ai pas trouvé dans ma bibliothèque Toute passion abolie. Je commencerai donc par un court ouvrage Paola.
    Mais je note Au temps du roi Edouard.

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 43 min

      Alors, bonne lecture avec Paola, j’ai hâte de voir ce que tu en auras pensé…!

  • Répondre Keren 11 novembre 2012 at 15 h 47 min

    Article très intéressant! Tu écris très bien! Tu me donnes très envie de lire ce livre. Je ne connaissais pas cet auteur auparavant.
    Je t’ai ajouté au blog que nous lisons sur notre site. Peut-être que notre page pourrait t’intéresser également.

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 44 min

      Merci Keren, j’ai aussi été faire un tour chez vous, ça a l’air très accueillant 🙂

  • Répondre les Livres de George 11 novembre 2012 at 16 h 00 min

    Tu m’apprends que la BO de Downton Abbey existait !!!!! Je crois que ce roman ne va pas rester longtemps dans ma PAL !

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 44 min

      Oui, elle est disponible en France depuis peu, tu penses bien que je me suis ruée dessus !!

  • Répondre Céline (les livres de Céline) 11 novembre 2012 at 16 h 37 min

    Quelle belle critique! Elle me donne envie de découvrir au plus vite ce livre! J’espère le trouver à la bibliothèque. Merci pour la découverte.

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 45 min

      Merci Céline, tant mieux si j’arrive à donner envie de lire ces livres qui m’ont le plus touchée 😉

  • Répondre Marie 11 novembre 2012 at 18 h 40 min

    Un auteur qu’il faut que je découvre…
    Moi aussi j’apprends en te lisant que la BO de Downton Abbey existe. Comme je suis toujours à fond dedans et que j’aime beaucoup la musique, ça m’intéresse beaucoup!

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 46 min

      Elle est disponible sur Deezer et Spotify que j’utilise beaucoup ! Un auteur à redécouvrir, c’est certain 🙂

  • Répondre Asphodèle 11 novembre 2012 at 19 h 30 min

    Haaaa ! Il me fait de l’oeil depuis quelques temps celui-ci ! J’ai été conquise par Haute-Société, j’ai moyennement aimé « Plus jamais d’invités » mais je dois acheter « Toute passion abolie » et celui dont tu parles si bien ! Je n’ai vu que la saison 1 de Downtown Abbey mais je vais me l’offrir en DVD ! Pour la musique, même douce je ne peux pas quand je lis, je la mets entre les lectures ou quand je fais autre chose…

    • Répondre Eliza 11 novembre 2012 at 21 h 47 min

      J’avoue, je l’ai acheté dès qu’il est sorti !!! Toute passion abolie et celui-ci sont vraiment mes préférés, alors tu n’as encore rien lu 😉 Je sais que pour la musique, beaucoup n’aiment pas du tout en écouter en lisant, mais je me dis que ça peut quand même vous intéresser, non ?

  • Répondre titine75 12 novembre 2012 at 10 h 03 min

    Je n’ai pas résisté bien longtemps à l’achat de ce livre, si je n’avais pas craqué ce week-end je l’aurais fait à la lecture de ton billet ! Il me reste également « Dark island », j’ai attendu pour le découvrir pour faire durer le plaisir !

    • Répondre Eliza 14 novembre 2012 at 12 h 17 min

      J’ai hâte de savoir ce que tu en penses !! J’ai vu que Dark Island était sorti chez Autrement, je le mets de côté 😉

  • Répondre eimelle 12 novembre 2012 at 11 h 50 min

    Superbe critique! Lier ainsi lecture, musique et art, un vrai moment de bonheur, merci!

    • Répondre Eliza 14 novembre 2012 at 18 h 35 min

      Merci pour ton gentil mot, j’espère t’avoir donné envié de lire, voir ou écouter 😉 !

  • Répondre alexmotamots 13 novembre 2012 at 15 h 23 min

    Une auteure que j’aime beaucoup car je la trouve très juste.

    • Répondre Eliza 14 novembre 2012 at 18 h 36 min

      Oui, tout à fait, elle trouve les mots justes et il n’y a rien en trop dans ses phrases !

  • Répondre Enigma 13 novembre 2012 at 18 h 51 min

    Une auteure que j’ai très envie de découvrir! Bel article en tout cas! =)

    • Répondre Eliza 14 novembre 2012 at 18 h 36 min

      Merci, à découvrir absolument, je confirme !!

  • Répondre Deuzenn 14 novembre 2012 at 9 h 20 min

    Conquise par ta critique et ton rapprochement avec Downton Abbey, je viens de le commencer et j’aime déjà!

    • Répondre Eliza 14 novembre 2012 at 18 h 38 min

      Chouette !! Amuse-toi bien dans les couloirs et sur les toits de Chevron 😉

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    […] ma surprise de découvrir que c’était un tableau de Sargent, dont j’ai déjà parlé ici !). Je continue donc ma découverte d’Henry James, auteur que j’admire mais que […]

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    […] par John Sargent dont j’admire l’œuvre et qui est cité plusieurs fois dans le roman (Eliza en parle également dans son beau billet sur ce même roman). C’est toujours un immense […]

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    […] un roman anglais noté après avoir lu le billet d’Eliza : Au temps du roi Edouard de Vita Sackville-West, elle a eu un coup de cœur et j’espère que moi […]

    • Répondre Eliza 24 avril 2013 at 11 h 12 min

      J’espère vraiment que tu aimeras Au temps du roi Edouard !! — j’ai la pression, maintenant 😉

  • Répondre Dark Island, Vita Sackville-West | Passion Lectures 8 juin 2013 at 16 h 05 min

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