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Le Livre des Baltimore, Joël Dicker

21 mars 2017

Quelque temps après l’immense vague de succès de La Vérité sur l’Affaire Harry Québert, j’ai eu l’occasion de le lire et je l’ai dévoré. Malgré le côté légèrement niais des lettres d’amour entre les deux protagonistes, pourtant décrites comme étant magnifiques dans le roman, l’histoire, les personnages, le style, tout m’a emporté ! J’attendais donc avec impatience la sortie en poche du Livre des Baltimore, qui me permettrait de renouer avec cet auteur, tout en laissant passer un laps de temps suffisant pour ne pas être déçue, comme l’ont été de nombreux lecteurs… Et la magie a encore opéré, peut-être encore plus que la première fois !

Le Livre des Baltimore est une suite qui n’en est pas. Il raconte la jeunesse de Marcus Goldman, l’écrivain héros de L’Affaire Harry Québert. Il raconte les années qui ont précédé le Drame, un événement marquant qui a profondément changé la vie de Marcus. Tout le roman est construit sur une alternance entre l’histoire qui précède le Drame et l’époque actuelle, dans laquelle Marcus cherche l’inspiration pour un nouveau livre et renoue avec Alexandra, son ancienne petite amie.

Plutôt que de vous raconter de quoi ça parle – vous le découvrirez bien assez tôt si vous le souhaitez –, j’aimerais comprendre pourquoi ce roman est un tel plaisir de lecture :

  • un héros écrivain : quel avide lecteur n’est pas tombé sous le charme immédiat du héros écrivain, cherchant l’inspiration dans un passé assombri par quelque secret ? Marcus Goldman, outre le mystère de son enfance, est en plus un écrivain célèbre.
  • une bonne dose d’émotion : tout commence par le harcèlement que subit Hillel, le cousin surdoué et malingre de Marcus, à l’école. Notre estomac se noue, notre instinct protecteur s’active, nous aurons toujours une certaine tendresse pour Hillel, même lorsque adulte, il prendra les mauvaises décisions.
  • une amitié plus forte que tout : le couple central formé par Hillel et son ange gardien Woody est le nœud du roman et du Drame. Un duo classique en somme, le gamin brillant épaulé par un grand costaud, à la vie à la mort, traversant l’adolescence compliquée comme deux navigateurs isolés du reste du monde. Autour d’eux, d’autres liens se nouent, avec Marcus par exemple pour former le fameux « Gang des Goldman », ou avec Alexandra Neville, LA fille parfaite dont ils tombent tous amoureux.
  • Une pincée de jalousie : l’origine du titre du livre vient de la jalousie ressentie par Marcus à l’encontre d’Hillel et Woody, ses coysins de Baltimore, avec leurs parents parfaits, leur grande maison, leur argent, leur réussite. Mais c’est là que se cachent les faux-semblants que Marcus devra découvrir pour comprendre ce qui s’est réellement passé.
  • il n’y a pas un Drame mais des drames : l’histoire du Gang des cousins Goldman est jalonnée, entre deux éclats de rires et des étés inoubliables, de tragédies, qui mises bout à bout, préparent le grand final. Hillel, Woody et Marcus grandissent avec ces poids et se construisent autour d’eux.
  • une bonne histoire : eh oui, à la base d’un succès littéraire, il y a toujours une bonne histoire. Et celle-ci en est une : notre héros soulève le voile de son passé, découvre des vérités ignorées qui l’aideront à aller de l’avant, aux côtés de la femme qu’il aime. Après tout, rien ne vaut cette histoire, n’est-ce pas, même si on l’a déjà lu mille fois ?

Alors, ça vous donne envie de le lire ?

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Toute passion abolie, Vita Sackville-West

27 janvier 2017

J’ai souvent fait état ici de mon amour inconditionnel pour la plume raffinée, vive et piquante de Vita Sackville-West. Mais je ne vous ai jamais parlé du premier roman d’elle que j’ai découvert : Toute passion abolie (dans la magnifique collection designée par Christian Lacroix pour Le Livre de Poche). Pour le challenge « The life in square » organisé par Plaisirs à cultiver autour du groupe de Bloomsbury, j’ai décidé de le relire.

C’est probablement parce qu’Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu’on avait fini par le croire immortel.

Lord Slane a été l’un des personnages les lus éminents d’Angleterre. Fin politicien, vice-roi des Indes, Premier Ministre, il a eu une carrière brillante et longue. Aussi longue que son existence, qui prend fin un beau matin à l’aube de ses quatre-vingt-quatorze ans. Il laisse derrière lui, outre ses six enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants, une épouse modèle, Lady Deborah Slane. Une vie passée aux côtés d’un mari aimé et respecté, une vie merveilleuse au fond, faite de réceptions, de brillant et d’hommages appuyés, témoins de l’extraordinaire couple qu’elle formait avec Lord Slane, comme deux vases parfaitement assortis. Ses enfants s’apprêtent à prendre soin de leur mère, mais c’est alors que l’improbable survient : Lady Slane secoue son joug, se débarrasse de ces toiles d’araignée que sont pour elles ses enfants égoïstes et conventionnels, et part vivre seule à Hampstead, dans la banlieue de Londres. Elle y fait la connaissance de quelques personnes tout aussi âgées qu’elle, qui formeront la compagnie de ses vieux jours, une compagnie calme, sans passion, sans faux-semblant.

Qu’ils semblaient loin, ces jours autrefois vécus dans la violence des passions excessives et brûlantes, où le cœur semblait prêt à se briser sous l’assaut de désirs complexes et contradictoires ! Le paysage était désormais monochrome, les traits identiques, les couleurs effacées, les paroles toutes abolies.

Et c’est au moment où Lady Slane se décide à retourner sur les traces de son passé, pour comprendre pourquoi ses désirs de jeune fille – elle voulait être peintre – ont disparu si vite de sa vie, que ces passions qui semblaient enfouies refont surface, avec peut-être plus d’intensité que jamais. Une connaissance qui resurgit du passé, une arrière-petite-fille qui vient demander de l’aide… Lady Slane aurait-elle l’occasion de corriger les sacrifices qu’elle a fait faire à son âme ?

Cette étrange et bien cavalière déclaration d’amour à retardement fit naître des sentiments contradictoires dans le cœur de Lady Slane. Elle offensa sa fidélité à l’égard d’Henry. Dérangea la sérénité de son grand âge. Raviva les tourments de sa jeunesse. Elle la choqua, mais plus encore, lui procura une joie immense.

Ce personnage est fascinant, et la plume délicate et parfois taquine de Vita Sackville-West lui rend parfaitement hommage. Autour de cette vieille dame sage gravitent ses enfants, héritiers, avares, ingrats ou poètes, et une jolie galerie de personnages secondaires tous plus charmants les uns que les autres. La dernière fille de Lady Slane, Edith, m’a fortement rappelé Mrs Dalloway, de Virginia Woolf, car on s’introduit parfois dans son esprit pour y suivre les méandres complexes et décousus de ses pensées.

C’est un roman fin, subtil, un bijou !

 

 

Les autres romans de Vita Sackville-West chroniqués sur le blog :

 

 

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Quatre femmes, quatre héroïnes

20 janvier 2017

J’ai cherché un moyen de vous parler de mes lectures de ces dernières semaines, car elles ont chacune dans son genre été marquantes. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’elles avaient un point commun : chaque roman était l’écrin d’un caractère féminin très fort, de femmes libres et indépendantes, amoureuses et amantes. Alors, je vous présente ensemble ces quatre héroïnes :

Corrag

Écosse, XVIIe siècle. Dans une petite ville au bord du loch, figée par la neige, Corrag attend d’être brûlée vive sur le bûcher. Sorcière, a-t-on dit. Impliquée dans le massacre du clan MacDonald à Glencoe, paraît-il. On n’attend que le dégel pour disposer le bois. C’est à cette période que le révérend Charles Leslie vient la voir. Il veut en savoir plus sur les MacDonald. Corrag est prête à parler, jusqu’ici personne ne lui avait rien demandé. Mais avant d’arriver à cet épisode, il devra écouter le récit de sa vie. À peine seize ans, et pourtant Corrag a déjà vécu plusieurs vies, avec sa mère d’abord, puis seule en fuite, enfin dans la vallée de Glencoe. Solitaire, elle ressent avec une acuité profonde les forces de la nature qui l’entoure et tombe immédiatement amoureuse de l’Écosse et ses landes rebelles, ses montagnes qui s’élèvent jusqu’au ciel, ses lacs sans fin. Elle connaît les plantes, elle devient guérisseuse pour le clan.

Le roman alterne la confession de Corrag avec les lettres que le révérend envoie à sa femme. Corrag a le langage du cœur, une prose poétique vibrante et sensuelle. Elle ne croit pas en Dieu, mais en la beauté de la nature et des éléments. Et le révérend, au départ profondément prévenu contre elle, découvre petit à petit l’infini grandeur de son âme. Le style de Susan Fletcher rend ce personnage incroyablement vivant et touchant.

Un bûcher sous la neige, de Susan Fletcher Voir l’article

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7 comptes Instagram littéraires à suivre (édition 2017)

6 janvier 2017

Il y a un an et demi, je célébrais mes premiers mois sur Instagram en partageant 7 comptes Instagram littéraires qui me plaisaient et m’inspiraient. Aujourd’hui, plus que jamais, je souhaite utiliser davantage ce réseau social, qui me permet d’allier mon intérêt grandissant pour la photographie avec un suivi régulier de mes lectures. Et autant dire que je ne suis pas la seule : les comptes « littéraires » sont de plus en plus nombreux sur Instagram, au point que cette communauté porte désormais le nom de Bookstagram.

Alors, voici une nouvelle sélection, 100% francophone, de comptes littéraires à découvrir, pour leurs qualités graphiques et leurs idées de lecture !

@leschroniquesduroicarotte
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Je lis, donc je suis

4 janvier 2017

Le voici, ce tag bien sympathique qui tourne en début d’année, comme un moyen d’accrocher nos lectures à notre vie et à cette année passée !

Le but est de répondre aux questions avec des titres des livres lus l’année dernière. Je me lance !

Décris-toi…
Une femme simple et honnête (Robert Goolrick)

Comment te sens-tu ?
Le livre du hygge (Meik Wiking)

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Mes coups de cœur de 2016

31 décembre 2016

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Je pensais avoir moins lu cette année que les années précédentes, fatigue aidant, mais finalement je me suis bien rattrapée ces dernières semaines ! Même si je n’ai pas lu 60 livres comme prévu, j’en ai lu 44, avec une moyenne de 375 pages / livre (merci Goodreads), ce qui confirme mon goût inaltérable pour les pavés :).

Il y a eu cette année de très belles découvertes, en voici 7 que j’ai souhaité partager avec vous.

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Berezina, de Sylvain Tesson

Dans un grand souffle épique, Sylvain Tesson nous entraîne dans la traversée de l’Europe, de Moscou à Paris, sur les traces de la retraite de la Grande Armée de Napoléon. La plume vive de Sylvain Tesson, qui rejoue en virtuose une partition vieille de deux siècles, mais à sa manière, en side-car, en géographe, en voyageur, en européen, fut un enchantement. Émotion, dépaysement, grandeur et décadence d’une armée de millions d’hommes en déroute. Un roman du souvenir et de la vie. On y trouve de très belles pages sur l’âme russe qui éclairent tout ce que Napoléon n’avait compris de ces peuples slaves, de leur vision du monde et de leurs sacrifices (comme le fut la désertion de Moscou).

A lire en 2017 : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

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La part des flammes, Gaëlle Nohant

J’ai découvert ce roman après tant d’autres, attendant qu’il sorte en poche et me méfiant toujours un peu de l’engouement général. Et pourtant,… voilà bien longtemps que je n’avais pris autant de plaisir dans un bon roman historique. Alors malgré des personnages parfois un peu simplistes, ce livre restera un excellent moment. Un solide ancrage historique, un événement méconnu à redécouvrir, une intrigue originale, des personnages attachants, et surtout un style vif et alerte, voici à mes yeux tout ce qui fait le sel de ce roman ! Mention spéciale pour la scène de l’incendie du Bazar de la Charité, qui m’a marquée pour longtemps.

La traversée amoureuse, Vita Sackville-West

La traversée amoureuse, Vita Sackville-West

Que serait une année sans Vita ? Encore bravo à Autrement et au Livre de Poche de rééditer progressivement les textes si méconnus de cette auteur chérie ! La plume acérée que l’on connaît habituellement laisse ici la place à une douce mélancolie. Lors d’une croisière autour du monde, un homme tente de se rapprocher d’une femme aimée. Le temps qui passe lentement au rythme du bateau, les fuites et jeux de séduction qui se succèdent ne nous préparent pas au dénouement, qui nous laisse hébété. Voilà encore tout le talent de la romancière anglaise !

A (re)lire en 2017 : Toute passion abolie, Vita Sackville-West

Le monde d'hier, Stefan Zweig

Le monde d’hier, Stefan Zweig

Je vous en parlais ici, ce témoignage de Zweig sur la disparition de l’empire austro-hongrois, la première guerre mondiale, puis l’entre-deux-guerres, a été une vraie claque. Non seulement on y découvre la personnalité de Zweig qui, même s’il se met certainement un peu en scène, fut l’un des premiers intellectuels européens de son temps, ne connaissant pas les frontières et ne comprenant pas les politiques expansionnistes des états. Mais c’est aussi un livre de souvenirs saisissants sur l’éducation de la bourgoisie juive viennoise du début du siècle. Le tout dans une langue fascinante !

A (re)lire en 2017 : La pitié dangereuse, Stefan Zweig ; Vienne au crépuscule, Arthur Schnitzler

La coupe d'or, Henry James

La coupe d’or, Henry James

Avec James, c’est toujours quitte ou double : soit je suis happée immédiatement par le roman, soit j’en reste définitivement en dehors (comme c’est le cas depuis des années pour Portrait de femme, à mon grand regret). Ce choix fut le bon : ce roman est un chef d’oeuvre dont les 750 pages ne m’ont pas du tout semblé trop longues ! Un quatuor s’y donne en spectacle : un riche collectionneur américain et sa fille, qui se sont « offerts » un prince italien déshérité mais fort cultivé comme gendre et époux. Arrive ensuite une amie du couple, ancienne conquête du prince, confidente de la fille, future épouse du père. La situation se complique. Mais tout se joue dans les salons feutrés de l’aristocratie new-yorkaise, encore plus corsetée dans sa sauvegarde des apparences que les sociétés européennes. Trahisons, non-dits, violence des sentiments, l’extrême sensibilité d’Henry James décrit à merveille les combats intérieurs que livrent ses personnages. Un régal !

A lire en 2017 : Les ailes de la colombe, Henry James

La splendeur des âmes, Edith Wharton

Le temps de l’innocence, Edith Wharton

C’était le dernier grand roman d’Edith Wharton qu’il me restait à lire, et pas le moins connu, puisqu’elle en obtint le prix Pulitzer. La grande romancière américaine, « ange de la dévastation » selon Henry James, offre ici avec Chez les heureux du monde un roman moins tragique mais tout aussi maîtrisé. Un homme est partagé entre l’amour de deux femmes que tout oppose, l’innocente et fade May Welland, héritière de la bonne société, et sa cousine la comtesse Ellen, scandaleusement séparée de son mari et réfugiée aux Etats-Unis. La question du divorce et des convenances, la moralité superficielle des mœurs américaines, tout y passe dans cette revue cynique de la famille Archer, mais non dénuée de mélancolie, voire de nostalgie.

Conte de deux villes, Charles Dickens

Un conte de deux villes, Charles Dickens

J’étais plutôt fâchée avec Dickens depuis la lecture ennuyeuse des Grandes espérances. Mais Un conte de deux villes est un roman bien différent dans lequel s’exprime tout le talent de l’auteur anglais. Je vous en parlais dans cet article : j’ai adoré ce roman violent sur le destin d’une famille pendant la Révolution française, entre Paris et Londres. Si l’on retrouve le goût de Dickens pour la description de personnages hauts en couleurs, souvent comiques, le héros principal ici est surtout le peuple, un peuple tantôt doux comme un agneau et compatissant, tantôt brutal et sanglant, qui agit comme une vague emportant tout sur son passage. Un chef d’oeuvre.

A lire en 2017  : Notre ami commun, Charles Dickens

Lectures de 2016

Voilà donc les 7 livres qui ont marqué cette année 2016 ! J’espère que ces quelques mots vous auront donné envie de les découvrir. Je vous souhaite le meilleur pour 2017, de belles lectures, des livres attendus et des découvertes inattendues au détour d’une table de librairie, d’une photo sur instagram ou d’un article de blog. Un livre arrive rarement tout seul, il s’annonce par des avis élogieux, une couverture séduisante, un titre intriguant, mais il reste ensuite une aventure personnelle. Puissiez-vous en vivre plein pour cette nouvelle année !

Bienvenue, 2017 !

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Le monde d’hier, Stefan Zweig

16 novembre 2016

Le monde d'hier, Stefan Zweig
Stefan Zweig fait sans aucun doute partie depuis longtemps de mes auteurs favoris. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Lettres d’une inconnue, Le joueurs d’échecs et tant d’autres nouvelles sont des textes absolument superbes. Le monde d’hier est une oeuvre bien différente. C’est un témoignage rédigé par Stefan Zweig alors qu’il était en exil en Argentine en 1940 (il se suicida avec sa femme quelque temps plus tard). Profondément blessé par la barbarie qui a déferlé sur l’Europe avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le début de la Seconde guerre mondiale, il a souhaité apporter son récit des bouleversements connus par le continent depuis la fin du XIXe siècle.

On peut facilement oublier de nos jours à quel point le monde a changé à cette période : on pouvait naître au « siècle d’or de la sécurité » dans l’empire austro-hongrois, sous le règne de l’empereur François-Joseph, vieillard vénérable à la tête d’une monarchie séculaire, et comme Zweig terminer sa vie apatride à l’autre bout du monde, chassé de son pays en raison de sa qualité de Juif autrichien, tandis que les colonnes hitlériennes envahissaient la France après avoir ravagé l’Europe centrale. Élevé à Vienne dans une famille bourgeoise, dans le culte de la beauté et des arts, Zweig s’épanouit au milieu d’une génération d’artistes et de grands hommes qui faisaient alors la renommé européenne de Vienne, capitale culturelle des années 1890-1900 au même titre que Paris. On croise dans ces pages Richard Strauss, Hugo von Hofmannstahl, Rainer Maria Rilke, Arthur Schnitzler, Sigmund Freud. La liberté de circuler était si naturelle que Zweig parcourut toute l’Europe avant 1914 et eut l’impression de vivre une apogée :

Je plains tous ceux qui n’ont pas vécu ces dernières années de l’enfance de l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort, n’est pas vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il en pénètre à notre insu notre sang, il les propage jusqu’au fond de notre cœur et de notre cerveau. Durant ces années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance collective. Peut-être, ingrats comme le sont les hommes, n’avons-nous pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seul celui qui a vécu cette époque de confiance universelle sait que tout, depuis, a été décadence et obscurcissement.

On découvre à travers ces fréquentations stimulantes comment s’est construite sa carrière littéraire. Après une période poétique, Zweig décida de consacrer son temps aux auteurs qu’il admirait. C’est notamment ce qu’il fit avec Emile Verhaeren, qu’il considérait comme le plus grand poète de son temps et dont il traduisit toutes les œuvres en allemand. Il se sentait si insignifiant face à lui, ou à Romain Rolland, dont il devint un ami proche, qu’il mit du temps à reprendre l’écriture et à publier ses premières nouvelles. Et ce n’est que dans les années 1930 qu’il devint célèbre et que ses propres œuvres connurent un immense succès.

Zweig se définit lui-même comme profondément Européen, avant d’être Autrichien, en un temps où ce mot n’avait aucune réalité tangible. Il était simplement l’expression d’une conscience qui transcendait les frontières, qui se reconnaissait dans les arts et la littérature avant les partis, les nations ou les langues. C’est pourquoi il fut naturellement pacifiste et se réfugia en Suisse pendant la Première guerre mondiale. Jusqu’en 1940, il vécut tous les événements qui suivirent avec une lucidité qui frappe le lecteur contemporain.

Outre la découverte de la personnalité fascinante d’un homme d’une grande intelligence, ce témoignage poignant est écrit avec le style concis et élégant qui caractérise l’écriture de Stefan Zweig. L’émotion qui s’en dégage est très forte et chacun de ces mots résonne avec une étrange nostalgie lorsqu’on pense à l’état actuel de notre monde.

Je savais que de nouveau tout le passé était bien passé, que nous ce qui avait été fait était réduit à néant – l’Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu, était détruite pour un temps qui s’étendrait bien au-delà de notre vie.

Le monde d'hier, Stefan Zweig