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La marche de Radetzky, Joseph Roth

7 août 2014

La marche de Radetzky, Joseph RothLa façon doit on ressent (ou « reçoit ») un livre dépend souvent des circonstances dans lesquelles on l’a trouvé. Je ne connaissais pas du tout Joseph Roth. J’imaginais vaguement une parenté avec l’auteur américain Philip Roth (grossière erreur, car Joseph Roth est un écrivain autrichien du début du XXe siècle !). Pourtant, lorsque j’ai vu ce titre La Marche de Ratdetzky, renvoyant à une marche de Johann  Strauss, cette couverture ciselée d’une arche de fer symbolisant la fin du XIXe siècle, et cette citation en 4e de couverture : « Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient jusqu’aux confins de l’empire des tsars. », j’ai compris que j’aimerais ce livre. Et je n’ai pas été déçue.

L’histoire des von Trotta se confond avec les cinquante dernières années de l’empire austro-hongrois, « monstre » aux quinze langues qui s’est effondré en 1918 : tout commence par une famille de paysans slovènes, arrachés à leur terre par la mobilisation lors de la deuxième guerre d’indépendance italienne en 1859. L’empire autrichien, malgré des territoires perdus, est encore l’une des grandes puissances européennes. C’était le temps des actes héroïques : l’armée impériale, menée par un empereur jeune et belliqueux (François-Joseph), connaissait son apogée. Le jeune Trotta sauva la vie de l’empereur à la bataille de Solférino : il devint M. von Trotta, baron de Sipolje, du nom de son village d’origine, et resta dans l’armée. Vinrent ensuite son fils, François, et le fils de son fils, Charles-Joseph, héritiers d’une nouvelle vie, protégés par la faveur impériale, et pourtant sans cesse ramenés à leurs racines slovènes et au souvenir réinventé de la vie simple de Sipolje.

François von Trotta devint préfet : la monarchie austro-hongroise dirigeait ses nombreuses provinces par l’administration. C’était la deuxième armée de l’empire, une armée de fonctionnaires qui maillait tout le territoire « jusqu’aux confins de l’empire des tsars ». Conscient de l’importance de sa tâche dans ces grands rouages, M. le préfet incarna toute la rigueur et l’austérité loyale du fonctionnaire impérial. Charles-Joseph von Trotta entra à son tour dans l’armée, fasciné par le souvenir glorieux du « héros de Solférino », son grand-père. Mais il connut l’ennui et la mélancolie d’une jeunesse élevée dans le culte de l’armée impériale, et devant se contenter de manœuvres car une paix durable s’était installée sur l’Europe. L’empereur vieillissait. Qui voulait encore mourir pour lui au son de la marche de Radetzky ? Des fissures commencèrent à apparaître dans les fondations impériales : les mots « nation », « autonomie », « indépendance », firent une apparition mouvementée dans la politique intérieure. Jusqu’à ce jour funeste où l’archiduc héritier fut assassiné à Sarajevo (en Serbie), entraînant toute l’Europe dans une guerre dont l’empire ne devait jamais se relever.

La mosaïque austro-hongroise à la veille de la Première guerre mondiale

Pourtant, Joseph Roth n’aborde aucune question politique. Nous voyons – nous devinons – tout par les yeux de ses personnages, dont le mode de vie, les espoirs et les désillusions reflètent l’état de l’empire. Cette proximité va plus loin : tout se produit comme si la famille von Trotta, née dans la gloire de l’empereur François-Joseph, ne pouvait que mourir avec lui pendant la Première Guerre mondiale. Ce rapprochement aboutit à deux très belles scènes finales avec l’empereur, dans lesquelles transparaît ouvertement tout l’attachement de l’auteur à l’empire, pourtant en pleine déliquescence (l’auteur avait lui-même vingt ans en 1914, les pensées de Charles-Joseph von Trotta sont-elles siennes ?). La littérature slave emprunte ses accents à la littérature russe de Tolstoï, mais avec cette conscience et cette fierté si particulières et aujourd’hui disparues d’avoir connu avec l’empire austro-hongrois un modèle de mélange et d’émulation politique et culturelle entre tous les peuples rassemblés sous la bannière impériale et royale. Le résultat est un roman qui allie la discipline impériale et une sensibilité presque poétique, une fresque magistrale et symbolique.

François-Joseph […] voyait le grand soleil des Habsbourg descendre, fracassé, dans l’infini où s’élaborent les mondes, se dissocier en plusieurs petits globes solaires qui avaient à éclairer, en tant qu’astres indépendants, des nations indépendantes… « Puisqu’il ne leur convient plus d’être gouvernés par moi », songeait le vieillard. Et, à part lui, il ajoutait : « Rien à y faire ! », car il était autrichien.

Requiem pour un empire défunt, François FejtoPour mieux comprendre cette période, j’ai commencé le passionnant Requiem pour un empire défunt, de François Fejtö, qui analyse les raisons de la disparition de l’empire. Réfutant la thèse d’une implosion par incapacité des gouvernements à répondre à la question des minorités nationalistes, François Fejtö défend plutôt celle d’un « assassinat » par les autres pays européens. Il apparaît clairement que lors des négociations qui précédèrent l’entrée en guerre et la formation de la Triple Entente d’un côté (France – Russie – Angleterre) et de la Triple Alliance de l’autre (Allemagne – Auriche-Hongrie), les revendications territoriales des uns et des autres se firent au détriment de l’Autriche-Hongrie, plus faible puisqu’on pouvait isoler des régions entières et les rendre autonomes ou les rattacher à d’autres pays sans que les populations y trouvent à redire (comme par exemple les régions italiennes). A cela s’ajoutèrent une austrophobie croissante des provinces de l’empire envers l’administration viennoise, et le jeu dangereux que jouèrent les groupes indépendantistes tchèques, croates, roumains ou ukrainiens.

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Pas de commentaires

  • Répondre Lectures de vacances #2014 | Passion Lectures & co 7 août 2014 at 16 h 59 min

    […] La marche de Radetzky, de Joseph Roth : parlez-moi de l’Empire austro-hongrois au XIXe siècle et j’arrive en courant. Alors quand on sait qu’en plus, ce roman est considéré comme le chef d’oeuvre de cet auteur que je n’ai encore jamais lu, j’espère que ce sera une belle découverte ! […]

  • Répondre Shelbylee 7 août 2014 at 19 h 55 min

    Je l’ai noté depuis un certain temps déjà. Je m’intéresse aussi beaucoup aux grandes fresques de ce type écrites par des hongrois comme Miklos Banffy ou les Dukay de Lajos Zilahy. Je pense qu’elles pourraient te plaire, mais je ne les ai pas encore lues.

  • Répondre Romanza 8 août 2014 at 6 h 29 min

    Ohh lalala! Je note, je note!

  • Répondre alexmotamots 8 août 2014 at 15 h 20 min

    Une fresque magistrale et symbolique, rien que ça !

  • Répondre maggie 14 août 2014 at 10 h 33 min

    J’ai acheté le premier et le deuxième me tente bien aussi !

  • Répondre Bilan des vacances #2014 en photos | Passion Lectures & co 30 août 2014 at 9 h 25 min

    […] : La marche de Radetzky, de Joseph Roth, et Requiem pour un empire défunt, de François […]

  • Répondre Une année de lectures… | Passion Lectures & co 4 janvier 2015 at 15 h 17 min

    […] mes autres coups de cœur de l’année dont j’ai déjà parlé : La marche de Radetzky, de Philip Roth, Père, d’Elizabeth von Arnim, Le Siècle des Lumières, d’Alejo […]

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