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Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier

21 avril 2014

Le Siecle des Lumieres, Alejo CarpentierJe ne savais quasiment rien de ce livre ni de cet auteur avant de commencer. Quelqu’un me l’avait présenté comme l’un de ses livres préférés (quoi de mieux que le bouche-à-oreille pour se laisser surprendre), la fresque historique d’un écrivain cubain. Je ne regrette pas de m’y être plongée, c’est un chef d’œuvre méconnu.

En 1789, à La Havane (alors possession espagnole), Carlos, Sofia et Esteban sont trois adolescents livrés à eux-mêmes dans une immense maison après la mort de leur père et oncle. Créant par leur imaginaire un monde à part, fait de rêveries, de conquêtes lointaines et de jeux, les jeunes gens voient leur horizon s’élargir avec l’arrivée d’un personnage étrange, Victor Hugues, un Français qui introduit avec lui dans la maison les idées de la Révolution française. Personnage historique, Victor Hugues est le véritable héros de ce roman, mais on le suit à travers les yeux successifs de ses compagnons cubains. Esteban le premier va suivre Victor Hugues en France d’abord, puis en Guadeloupe, où Victor Hugues est nommé gouverneur. Sofia ensuite, attirée par cet homme de pouvoir et d’idéaux, le rejoindra en Guyane.

Cette nuit j’ai vu se dresser à nouveau la Machine. C’était, à la proue, comme une porte ouverte sur le vaste ciel, qui déjà nous apportait des odeurs de terre par-dessus un océan si calme, si maître de son rythme, que le vaisseau, légèrement conduit, semblait s’engourdir dans son rhumb, suspendu entre un hier et un demain qui se fussent déplacés en même temps que nous. Temps immobiles entre l’Etoile Polaire, la Grande Ourse et la Croix du Sud.

On plonge dès les premières lignes dans la prose poétique d’Alejo Carpentier, dense, évocatrice des parfums lourds, des couleurs chatoyantes et de la chaleur moite des îles. On passe tour à tour dans les rues grouillantes du Paris de la Terreur, sur les ponts des goélettes, dans la colonie miséreuse de Cayenne et dans les villages de pécheurs de la Guadeloupe en guerre contre les Anglais.

Il ne faut pas être très avancé dans ce roman pour comprendre que le choix du titre sous-tend le point de vue pris par l’auteur tout au long de cette fresque : comment peut-on appeler « Siècle des Lumières » cette ère où les idéaux autorisent toutes les violences et les revirements ? Comment Victor Hugues lui-même, commissaire de la Convention, puis agent du Directoire et agent du Consulat, peut-il accepter tant de compromissions avec la Liberté, l’Egalité et la Fraternité qu’il a défendues toute sa vie ? Depuis les Antilles où les changements de politique des instances révolutionnaires arrivent avec plusieurs semaines, voire mois de retard, le lecteur suit les péripéties françaises comme dans un miroir déformant. Le héros d’hier tout d’un coup détrôné. La Terreur rouge chassée par la Terreur blanche. Le Consulat suivant le Directoire. Jusqu’au rétablissement brutal de l’esclavage, une mesure si « facile » à prendre depuis la capitale, mais si difficile à appliquer dans les Antilles où la Révolution avait apporté la libération des esclaves noirs. Jusqu’au rétablissement de la foi catholique, après avoir poursuivi les prêtres, contraint à l’athéisme, puis au culte de l’Être Suprême.

« Viens. » Derrière elle, la demeure ancestrale, collée au corps comme une valve ; là-bas l’aube, lueurs d’immensité, hors des cris de marchands et des clochettes des troupeaux. Ici, la vie recluse du quartier, la géhenne des chemins fastidieux du pays où rien ne se passe ; là-bas, un monde épique, habité par des titans. « Viens », répétait la voix.

Un roman passionnant, une façon remarquable de nous raconter l’Histoire, des événements et des lieux méconnus qui nous ouvrent les yeux sur les désordres d’une période pourtant symbolique pour l’histoire de France. Les histories personnelles des trois héros, Victor, Esteban et Sofia se mêlent habilement aux destins des îles. Deux images m’ont marqué durablement : celle d’une guillotine voyageant à la proue d’un navire pour annoncer la Révolution à l’autre bout du monde et celle de vieux fous traînant leurs haillons sur le sol aride de la Guyane, où se mêlent avec ironie les prêtres réfractaires et les révolutionnaires déportés par la Convention.

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12 commentaires

  • Répondre Claire 21 avril 2014 at 12 h 13 min

    Très beau billet Elisa. Il me donne vraiment envie de découvrir ce titre. Je note la référence et j’espère croiser bientôt la route de ce roman.

  • Répondre Syl. 21 avril 2014 at 17 h 06 min

    Même avis que Claire et je note ce titre.

  • Répondre Karine:) 21 avril 2014 at 18 h 00 min

    Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur. Du coup, tu piques ma curiosité!

  • Répondre titine75 21 avril 2014 at 19 h 04 min

    Je ne connaissais pas du tout mais si tu considères qu’il s’agit d’un chef d’œuvre, il me faut le lire !

  • Répondre Lystig 22 avril 2014 at 6 h 06 min

    j’en ai une vue différente…
    normal, je l’ai étudié en première, pour le bac, en français et en espagnol.
    1/ ce n’est pas ma période préférée en histoire, cela a toujours été le moyen-âge, même au lycée
    2/ contrainte et forcée, on n’apprécie pas un livre
    3/ et en outre, en espagnol.
    donc, oui, souvenirs pour moi.
    mais bof.
    surtout qu’à l’oral du français, j’étais tombée sur un prof examinateur qui était fan de la révolution française dans les îles et j’ai eu droit à tous les auteurs et leurs titres !!!!!!!!
    j’étais bonne en français
    mais pas en révolution aux Antilles !

  • Répondre alexmotamots 25 avril 2014 at 9 h 38 min

    Un autre éclairage sur ce siècle, on dirait.

  • Répondre Cécile-A. 4 mai 2014 at 16 h 10 min

    C’est un roman historique que je connaissais pas, et en plus je n’en connais pas beaucoup sur la Révolution ; mais ton article me donne vraiment envie de le lire !

  • Répondre les Livres de George 10 mai 2014 at 9 h 58 min

    Un roman qui a l’air passionnant en effet, plus ça va et plus je m’intéresse aux XVIIIe alors qu’ado c’était le siècle que j’aimais le moins d’un point de vue littéraire !

  • Répondre Aaliz 17 juin 2014 at 15 h 47 min

    Je ne connaissais pas non plus et ton billet est si convaincant que je note ce titre précieusement !

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