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Les Boucanières, Edith Wharton

22 août 2012

Présentation :

« Elles incarnaient “la jeune fille américaine”, ce que le monde avait réussi de plus parfait » : pour Mrs St. George, ces cinq jeunes filles fraîchement débarquées à Londres sont un ravissement… Mais pour le petit monde étroit de l’aristocratie anglaise, leur pedigree laisse à désirer, et leurs ambitions paraissent bien vulgaires ? et puis quelle idée de fumer et de s’exhiber ainsi sans vergogne ? Les « boucanières » n’en ont cure : à elles la belle vie, les bons plaisirs et les beaux partis !

Ce que j’en dis :

Dans les années 1880, à Saragota, en pleine saison des courses, quatre jeunes filles de la haute bourgeoisie américaine tentent de percer dans la société new-yorkaise. Malgré la richesse de leurs pères respectifs, les jeunes Virginia et Annabelle St. George, Elizabeth et Mabel Elmsworth ne sont cependant pas dans les invitations des soirées mondaines. Dans l’esprit de leurs mères, la fréquentation de la jeune Conchita Closson, dont la famille demeure entachée d’un soupçon de scandale, n’est pas de nature à améliorer leurs chances. Et pourtant, la douce et aimable Conchita se fiance bientôt à Lord Richard Marable, cadet dissipé d’une famille anglaise, et les jeunes mariés partent vivre en Angleterre. La nouvelle gouvernante des St. George, Miss Laura Testvalley propose alors de passer une saison à Londres, pour donner une nouvelle chance aux jeunes filles. Les Elsmworth les rejoignent bientôt. Accueillies et guidées par la nouvelle Lady Marable, les quatre Américaines vont bousculer le milieu calme et engoncé de la haute société, et y trouver un succès qu’elles n’auraient même pas espéré à New York, couronné par des mariages fastueux. Mais cette réussite sociale exceptionnelle sera-t-elle vraiment source de bonheur pour nos Boucanières ? La liberté de ton de ces Américaines pourra-t-elle s’accommoder des traditions britanniques ?

Ce roman riche et foisonnant reprend le thème très prisé par Henry James de la rencontre entre la nouvelle Amérique et la vieille Europe. Cette opposition est encore renforcée par le choix de personnages féminins pour les Américains et de personnages presque exclusivement masculins pour les Anglais. Edith Wharton ne s’intéresse d’ailleurs que peu aux hommes dans ce récit, excepté les Thwarte, père et fils, confidents et amis respectifs de Miss Testvalley et d’Annabelle. Le roman se divise en quatre parties, chacune distante des autres de quelques années. On suit donc l’évolution de ces cinq jeunes filles pendant une période assez longue, qui permet à l’auteur de nous décrire la suite de ces mariages. Alors que le début du roman met plutôt en avant Virginia St. George, l’image de la jeune femme accomplie, au détriment de ses compagnes qui n’ont ni son esprit ni sa beauté, c’est finalement sur sa sœur Annabelle que l’auteur s’attardera, par le biais de sa gouvernante. Miss Laura Testvalley apporte une touche artistique et presque exotique dans ce roman : appartenant à la famille Testaviglia, elle est la cousine du peintre Dante Gabriele Rossetti, et initie Annabelle à la sensibilité préraphaélite. C’est une femme de caractère, profondément droite sans être puritaine, intelligente et cultivée, qui nourrit toute sa famille avec son emploi de gouvernante. Sans en dire plus sur la toute fin du roman, j’ai été très touchée par son dernier choix, profondément altruiste et qui en fait à mes yeux le personnage le plus intéressant du roman. Son influence sera très bénéfique pour Annabelle, que Mme St. George délaissait au profit de son aînée (le choix d’une gouvernante était pour elle une manifestation de rang social plus qu’une nécessité). Plutôt réservée et considérée comme une enfant au début du roman, Annabelle est celle qui, presque par surprise, accède au plus haut rang social et qui a pourtant le caractère le moins approprié pour supporter la rigidité du protocole. Profondément réceptive à la beauté sauvage de la nature anglaise, elle s’épanouit dans les ruines du château du duc de Tintagel (quel beau choix de nom !). On assiste avec beaucoup d’émotion à l’éveil de ses sentiments et à ses luttes intérieures. Et parce qu’elle est totalement inconsciente de l’enjeu de son rang et des devoirs qui lui incombent, c’est d’elle que viendra l’action la plus répréhensible aux yeux de la société.

La rigidité des règles de la vie sociale constituent cette fois encore le ciment de l’histoire. Qu’il s’agisse de faire son entrée dans le monde, d’être courtisée ou bien encore de son comportement avec son mari, les héroïnes sont sans cesse confrontées à ce qu’elles devraient faire ou à la façon dont elles devraient agir, en vertu de règles ancestrales établies par la bonne société. Leur nationalité leur confère un statut d’étrangères qui les rend très hermétiques à ce code de bonne conduite. Cette excuse permet à Edith Wharton de montrer combien ces règles peuvent s’avérer nocives pour l’épanouissement d’un caractère fragile et irréconciliables avec la violence des sentiments à laquelle nous pouvons tous être confrontés. Chez Edith Wharton, il semblerait bien que la complexité de la vie se reflète dans les destins souvent tragiques de ses héroïnes. Pourtant, le destin des Boucanières est bien moins dramatique que celui de Lily Bart dans Chez les heureux du monde. Toutes ne connaîtront pas la déception d’Annabelle et la fin du roman nous offre quelques beaux exemples d’entente conjugale.

Il faut préciser que ce roman était inachevé et qu’il a été terminé, dans l’édition Livre de poche, par Marion Mainwaring en 1993, après avoir classé et analysé toutes les notes laissées par Edith Wharton en préparation de ce roman. L’histoire est donc celle qu’avait imaginée l’auteur, jusqu’au bout. Il serait injuste de ma part de dire que j’ai ressenti à la lecture ce changement de plume. On se rend bien compte qu’il manque aux cent dernières pages cette élégance distante dans l’expression des pensées et des ressorts de nos héroïnes. Néanmoins, cela n’a en rien gâché ma lecture.

Ce que j’en fais :

Je crois que mes deux précédentes lectures d’Edith Whaton m’avaient préparé à beaucoup aimé celui-ci. Mais ce roman a été plus qu’un coup de cœur : il entre sans conteste dans la short-list de mes romans préférés. Bruissement de robes, propos frivoles et éclats de rire en cascade ne parviennent pas à masquer la révolte d’Edith Wharton face à un monde corseté dans lequel elle ne s’est jamais retrouvée. La richesse de ce roman, l’exubérance de ses personnages et la palette des émotions qui s’y déploient, sous la plume claire et élégante de l’auteur, en font un moment de lecture incomparable. Je le garde sous la main dans ma bibliothèque car je sens que je n’attendrai pas très longtemps avant de le relire. Oui, déjà…. ! Cette lecture rentre dans le cadre du challenge de George sur les héroïnes d’Edith Wharton.

Ils en parlent aussi :

  • Martine : « un roman sublime, le talent de Edith Wharton y est à son apogée »
  • Alice : « j’ai l’impression alors que je referme les dernières pages, qu’il manque encore quelque chose ! »
  • Mango : « on y retrouve ce style raffiné, subtil, à la fois précis et imagé que j’aime mais également des portraits de femmes déjà modernes, drôles et décidées »
  • et sur Babelio

Je vous recommande :

24 commentaires

  • Répondre Asphodèle 22 août 2012 at 17 h 09 min

    Déjà noté mais là tu précipites mon envie !!!

    • Répondre Eliza 22 août 2012 at 17 h 31 min

      On ça se croiser : mon prochain sur la liste est Été 😉 mais j’ai réellement adoré celui-ci plus que les autres !

      • Répondre Asphodèle 22 août 2012 at 17 h 35 min

        J’ai lu Eté mais il me semble moins passionnant que celui-ci ou même que Le temps de l’innocence (commencé) mais il te plaira sûrement en fan que tu es !!! 🙂

  • Répondre Enigma 22 août 2012 at 18 h 30 min

    très bel article! j’ai le livre dans ma PAL, je crois que je ne vais pas attendre longtemps avant de le lire! Merci!

    • Répondre Eliza 23 août 2012 at 10 h 25 min

      Ah j’attends ton avis avec impatience alors, j’espère que tu aimeras !!

  • Répondre maggie 23 août 2012 at 8 h 17 min

    Un bon souvenir de lecture et je continue à lire Wharton car elle a vraiment une écriture et des analyses très fines.

    • Répondre Eliza 23 août 2012 at 10 h 32 min

      Oui je trouve aussi, heureusement elle en a écrire pas mal, il m’en reste donc beaucoup à lire !

  • Répondre Bianca 23 août 2012 at 10 h 23 min

    je l’avais déjà noté mais maintenant j’ai hâte de l’acheter, cette histoire me plait beaucoup et tu en parles tellement bien que ça donne envie 🙂

    • Répondre Eliza 23 août 2012 at 10 h 31 min

      Je trouve assez difficile de parler des livres qu’on a adoré mais si celui-ci te fait envie alors mon but est atteint !! 😀

  • Répondre Hydromielle 23 août 2012 at 21 h 57 min

    J’ai vraiment du mal avec cet auteur, il me semble avoir lu 2 de ces romans et ne pas les avoir aimés

  • Répondre Romanza 25 août 2012 at 10 h 55 min

    Un Wharton que j’ai noté depuis un bon bout de temps …

    • Répondre Eliza 25 août 2012 at 13 h 44 min

      Je pense que tu vas beaucoup aimer !!

  • Répondre les Livres de George 27 août 2012 at 9 h 31 min

    Bon c’est dit il va sortir de ma PAL prochainement ! Merci pour ta participation !

    • Répondre Eliza 29 août 2012 at 13 h 22 min

      Ton challenge tombait vraiment au bon moment, c’est un enchantement de découvrir Wharton !!

  • Répondre Titine 30 août 2012 at 14 h 54 min

    Ton article est formidable et très complet. Comme tu le sais, j’ai adoré moi aussi ce dernier roman d’Edith Wharton. J’apprécie toujours sa délicatesse, son élégance et sa révolte contre les conventions.

    • Répondre Eliza 1 septembre 2012 at 16 h 22 min

      C’est aussi ce que j’aime tant chez elle, car c’est fait sans ostentation 🙂

  • Répondre Vacances « Passion lectures 7 septembre 2012 at 12 h 17 min

    […] (il faut d’ailleurs que je retrouve qui organise la lecture commune du 31 août…), Les Boucanières d’Edith Wharton, puis La mort s’invite à Pemberley (juste pour le plaisir, puisque je l’ai déjà […]

  • Répondre Downton Abbey, saison 1 « Passion Lectures 5 octobre 2012 at 21 h 46 min

    […] comte de Grantham, vit à Downton Abbey avec sa femme Cora, une Américaine (l’une des Boucanières arrivées en Angleterre à la fin du XIXe siècle), et ses trois filles : Mary, Edith et Sybil. Les […]

  • Répondre La splendeur des Lansing, Edith Wharton | Passion Lectures 23 mai 2013 at 6 h 23 min

    […] Les Boucanières […]

  • Répondre Challenge Edith Wharton by George | 24 mai 2013 at 19 h 00 min

    […] – Les Boucanières […]

  • Répondre Lectures de vacances | Passion Lectures 21 juillet 2013 at 18 h 36 min

    […] Été, Edith Wharton : un titre bien nommé pour les vacances, pour le challenge Wharton de George ! Déjà lus : Libre et légère, Chez les heureux du monde, La splendeur de Lansing, Les Boucanières. […]

  • Répondre Un livre… un lieu | Passion Lectures & co 12 novembre 2014 at 7 h 40 min

    […] – mon premier Edith Wharton, Les Boucanières, lu sur mon petit balcon parisien. Quel coup de cœur ! […]

  • Répondre La Prose d'une Époque 22 février 2015 at 3 h 39 min

    Je vais le lire en Avril dans un cadre de LC. Je suis vraiment impatiente 🙂

  • Répondre Tea time tag – Lectures & co 14 octobre 2015 at 8 h 34 min

    […] Gaskell, un roman magnifique et injustement méconnu ! Je conseille aussi beaucoup Les Boucanières, d’Edith Wharton, le premier roman que j’ai lu de cette auteure et pour lequel […]

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