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Les Vagues, Virginia Woolf

15 juin 2013

Virginia Woolf, Les VaguesPrésentation :

Tandis que les vagues déferlent sur le rivage, six voix s’élèvent en contrepoint, celles de trois filles et de trois garçons, qui parlent dans la solitude, se racontent, s’entrelacent, et pleurent la mort de leur ami Percival.
Ce livre n’est pas dans le droit fil des ouvrages qui, de La Chambre de Jacob et Mrs Dalloway à Vers le Phare, puis des Années à Entre les actes, ont fait de Virginia Woolf la romancière la plus originale du XXe siècle anglais, mais une élégie, un poème en prose, où alternent souvenirs heureux et sombres de l’enfance, communions éphémères, rencontres manquées, amour de la vie et fascination de la mort. Chaque image fait surface un bref instant, à la manière de cet aileron entrevu un jour sur la mer vaste et vide, source de terreur et d’extase, que l’auteur s’efforce ici de capturer. Et les vagues, de leur grondement sourd et éternel, referment le livre comme elles l’avaient ouvert.

Ce que j’en dis :

Tout commence par six enfants, jouant dans un jardin. Leurs pensées se déroulent l’une après l’autre, s’emmêlent, se croisent et se répondent. L’un se cache dans un buisson pour rester seul (c’est Louis), l’une le trouve et l’embrasse, cherche à la faire sortir (c’est Jinny), une autre voit la scène et sent monter en elle la jalousie (c’est Susan), un autre voyant sa détresse lui court après pour la consoler (c’est Bernard), un autre encore ne voit pas tout cela car il est absorbé dans ses pensées (c’est Neville) et enfin il y a celle qui a peur et qui pour se rassurer tente de faire voguer des pétales dans une bassine (c’est Rhoda). Le septième personnage, c’est Percival. Rencontré au collège, il est le centre de toutes leurs attentions. Mais dans ce livre, c’est le seul qui ne s’exprime pas. Et lorsqu’il meurt, tous se sentent affectés.

Alors que l’écriture semble se déverser avec fracas sans ordre ni but, le récit est pourtant le fruit d’une remarquable construction littéraire. Huit grandes parties composent le roman, chacune d’entre elles correspond à un âge de leur vie. Entre chaque partie, la course du soleil sur la mer, du matin jusqu’au soir, ses reflets dans des objets du quotidien posés sur une table au jardin. Quelques renseignements sur leur famille (« mon père, banquier à Brisbane »), quelques événements énoncés au détour d’une phrase (« elle m’a dit oui, je vais me marier »), leurs voyages, nous en apprennent un peu plus sur ces six personnages. Au gré du récit, le lecteur les identifie un peu mieux : Susan, mère nourricière et protectrice, Neville, amoureux de Percival, Louis, homme d’affaires, Bernard, celui qui fait des phrases, Jinny, qui passe de bras en bras, et enfin Rhoda, la « femme sans visage ». Tandis que les trois femmes sont radicalement différentes, les trois hommes partagent un attachement profond pour la littérature, et surtout l’écriture. Mais seul Louis est vraiment un poète, car lui seul vit dans une mansarde alors qu’il a fait fortune dans le commerce. Le récit s’ouvre et se referme (excepté un dernier chapitre où seul Bernard prend la parole) par un moment où les six personnages sont ensemble : d’abord au jardin lorsqu’ils sont enfants, puis enfin lors d’un dîner à Hampton Road, alors qu’ils sont bien plus âgés. Au milieu, un deuxième déjeuner, dont Percival est le principal attrait.

Les contours de ces six personnages restent flous, ils sont le monde, ils sont nous. Et leurs pensées, leurs angoisses et leurs espoirs sont les nôtres. Extrait des pensées de Rhoda, pour qui j’ai ressenti comme une tendresse :

Seule, je berce mes cuvettes ; je suis maîtresse de ma flotte. Mais ici, tout en tortillant les glands du rideau de brocart à la fenêtre de mon hôtesse, je suis brisée en fragments épars ; je ne suis plus unifiée. Quel est donc ce savoir qu’a Jinny quand elle danse, l’assurance qu’a Susan quand, penchée paisiblement sous la lampe, elle passe le fil de coton blanc dans le chas de l’aiguille ? Elles disent : Oui ; elles disent : Non ; elles tapent brusquement du poing sur la table. Mais moi, je doute ; je tremble ; je vois le buisson d’épines sauvages agiter son ombre dans le désert. […] Ce que je dis est sans cesse contredit. Chaque fois que la porte s’ouvre je suis interrompue. Je n’ai pas encore vingt et un an. Je vais être brisée. Je vais être raillée toute ma vie. Je vais être ballottée parmi ces hommes et ces femmes, aux visages crispés, aux langues menteuses, comme un bouchon de liège sur une mer agitée.

Ce que j’en fais :

Impossible de vous en dire plus sur l’histoire des Vagues. Impossible de tenter de retrouver l’infinie beauté et poésie des mots que Virginia Woolf nous offre comme un bouquet. Impossible de décrire ce qui m’a ensorcelé dans ce texte. L’extraordinaire pouvoir des images qu’elle met devant nos yeux, le rythme lancinant des phrases agit comme une filet qui nous happe et nous entraîne dans les eaux profondes. Et même si parfois mon esprit s’échappait pour suivre le cours de mes propres pensées, cela fait aussi partie de l’envoûtement de ce livre. À lire absolument.

Cette lecture est une nouvelle lecture commune dans le cadre du Mois anglais : retrouvez les avis de Titine, Shelbylee, George et Adalana.

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Pas de commentaires

  • Répondre Bianca 15 juin 2013 at 7 h 16 min

    Je n’ai encore jamais lu Virginia Woolf mais je pense la lire un jour même si je ne pense pas commencer avec ce texte, plutôt avec Mrs Dalloway. Beau billet Eliza 🙂

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 7 h 28 min

      Merci 🙂 Tu as raison, il faut mieux commencer avec Mrs Dalloway, pour comprendre la technique de l’auteur, qui est ici poussée à l’extrême.

  • Répondre grigrigredin 15 juin 2013 at 8 h 04 min

    Ton billet me donne vraiment envie de retrouver l’écriture de V. Woolf… Et hop ! Dans ma PAL !

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 8 h 14 min

      J’ai moi aussi envie de m’y replonger très vite ! Je continue en parallèle à lire L’Art du roman, ses chroniques littéraires, c’est savoureux !

  • Répondre Billet récapitulatif mois anglais 2013 | Plaisirs à cultiver 15 juin 2013 at 8 h 11 min

    […] vagues de Virginia Woolf chez Eliza et […]

  • Répondre Lili 15 juin 2013 at 8 h 14 min

    Je me rappelle avoir été époustouflée par ce livre. Virginia Woolf a l’art de transcender le réel avec un génie saisissant et ton billet lui rend joliment hommage ! Il faudrait que je le relise !
    Je devrais réussir à publier mon billet dans la journée, moi (il me reste encore 100 pages du livre mais j’y crois. Après tout, c’est samedi ^^)
    Bises !

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 8 h 16 min

      Je ne compte plus les LC publiées le samedi soir à 23h50 😉 J’ai vraiment aimé ce livre et je serais contente si j’ai réussi à faire passer cette émotion dans mon billet !

  • Répondre Les vagues de Virginia Woolf | Plaisirs à cultiver 15 juin 2013 at 8 h 14 min

    […] Le billet de Eliza. […]

  • Répondre titine75 15 juin 2013 at 8 h 18 min

    Un sublime roman qui envoûte dès les premières pages et tu en parles parfaitement bien. J’ai trouvé la dernière partie très émouvante. Rhoda est également celle qui m’a le plus touchée. Quelle beauté ce livre !

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 13 h 01 min

      J’ai moins accroché à la dernière partie de Bernard, je préférais l’entrelacement des voix.

  • Répondre Emmanuelle 15 juin 2013 at 10 h 00 min

    Hm! Très tentant ce livre… Je le note.

  • Répondre Claire 15 juin 2013 at 10 h 30 min

    Très beau billet!
    Pour l’instant, je n’ai lu que Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Un roman qui m’avait émue et marquée.
    Est-ce que tu me conseillerais de me plonger dans celui-ci? Ce que tu en dis donne très envie.

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 13 h 03 min

      Je n’ai moi aussi lu que Mrs Dalloway et la moitié de Vers le phare que j’ai pas réussi à terminer il y a quelques mois. En revanche, je pense qu’il faut avoir quand même l’esprit « disponible » pour se laisser entraîner par l’auteur 😉

  • Répondre Syl. 15 juin 2013 at 10 h 33 min

    Je re-note surtout le nom de l’auteur que je n’ai jamais lue. Après, je crois que je n’aurais que l’embarras du choix !

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 13 h 03 min

      Voilà qui manque à ta bibliothèque, ma chère Syl !!

  • Répondre denis 15 juin 2013 at 11 h 39 min

    superbe article et heureux de lire ta magie des mots, du flux et flux littéraire de Virginia Woolf
    j’ai aussi ressenti cela en lisant « lundi ou mardi »

    http://bonheurdelire.over-blog.com/article-lundi-ou-mardi-de-viriginia-woolf-gallimard-pleiade-tome-1-118505007.html

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 13 h 04 min

      Je file voir ton billet sur cette oeuvre que je connaissais pas… C’est vrai que la langue de Virginia Woolf est enchanteresse !

  • Répondre denis 15 juin 2013 at 11 h 39 min

    je voulais dire flux et reflux (excuse me)

  • Répondre Miss Léo 15 juin 2013 at 11 h 46 min

    Va savoir pourquoi, je n’ai jamais lu Woolf, alors que Mrs Dalloway traîne dans ma PAL (en VO) depuis de très très longues années… J’ai aussi acheté Nuit et Jour. Ton billet donne très envie !

    • Répondre Eliza 15 juin 2013 at 13 h 04 min

      Va, cours, vole ! Elle le mérite ! 🙂

  • Répondre claudialucia ma librairie 15 juin 2013 at 22 h 08 min

    C’est vrai que tu parles si bien de ce roman que l’on a envie de le lire! Je fais partie des réfractaires à Virginia Woolf . Je participe pourtant à votre Lc avec des nouvelles car j’ai envie de la connaître! Je publierai mon billet lundi car j’ai d’autres textes en cours samedi et dimanche.

    • Répondre Eliza 23 juin 2013 at 15 h 58 min

      Merci, si ça te donne envie, tant mieux !! J’ai mis du temps à m’approprier son style, mais maintenant, je le déguste 🙂

  • Répondre Karine:) 16 juin 2013 at 21 h 32 min

    Ce roman me tente énormément. J’avais aimé ce que j’avais lu de Woolf alors pourquoi pas!

    • Répondre Eliza 23 juin 2013 at 15 h 25 min

      Je pense qu’il est moins connu que les autres, mais c’est sans doute celui que je préfère jusqu’à maintenant !

  • Répondre Lou 17 juin 2013 at 19 h 50 min

    Ce livre me faisait un peu peur mais après avoir lu ton billet et celui de Titine j’ai de plus en plus envie de le découvrir !

    • Répondre Eliza 23 juin 2013 at 14 h 58 min

      Je crois que notre enthousiasme est partagé !! C’est vraiment un livre magnifique…

  • Répondre alexmotamots 18 juin 2013 at 8 h 31 min

    Une auteure avec laquelle j’ai du mal, je pense que j’étais trop jeune pour apprécier la beauté du texte.

    • Répondre Eliza 23 juin 2013 at 14 h 58 min

      C’est seulement récemment que j’arrive à rentrer dans l’oeuvre de Woolf, avant j’avais essayé plusieurs fois, en vain… N’hésite pas à faire une nouvelle tentative !

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