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Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

1 avril 2013

Mémoires d'Hadrien, Marguerite YourcenarPrésentation :

Cette œuvre, qui est à la fois roman, histoire, poésie, a été saluée par la critique française et mondiale comme un événement littéraire. En imaginant les Mémoires d’un grand empereur romain, l’auteur a voulu «refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors». Jugeant sans complaisance sa vie d’homme et son œuvre politique, Hadrien n’ignore pas que Rome, malgré sa grandeur, finira un jour par périr, mais son réalisme romain et son humanisme hérité des Grecs lui font sentir l’importance de penser et de servir jusqu’au bout.
«… Je me sentais responsable de la beauté du monde», dit ce héros dont les problèmes sont ceux de l’homme de tous les temps : les dangers mortels qui du dedans et du dehors confrontent les civilisations, la quête d’un accord harmonieux entre le bonheur et la «discipline auguste», entre l’intelligence et la volonté.

Ce que j’en dis :

Il est une phrase de Flaubert qui retint l’attention de Marguerite Yourcenar et est sans doute la meilleure introduction possible à cette oeuvre : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » Cet homme, ce sera Hadrien. Issu d’une famille de patriciens hispaniques, Hadrien régna entre 117 et 138, entre Trajan et Antonin, à une époque où l’empire romain atteignait son apogée, sinon culturelle et artistique, du moins politique et territoriale. Après le long règne de conquêtes de Trajan, Hadrien s’efforça de pacifier l’empire et de l’organiser pour une paix durable.

L'empire romain à l'avènement d'Hadrien

L’auteur nous fait entrer dans les mémoires de cet homme par le biais d’une lettre, qu’il écrit au jeune Marc-Aurèle, promis à la succession impériale après Antonin. Au seuil de la mort, Hadrien se remémore ce que fut sa vie, ses passions, ses doutes, ses rêves et ses espoirs. Les premières pages, mélange de pudeur et de lucidité, sont un témoignage bouleversant sur la vieillesse. Hadrien nous parle tour à tour de son corps et de la maladie, du sommeil, de l’amour, de ce fragile équilibre qu’est devenue sa vie en ces derniers jours. On entre dans une conscience par ce qu’elle a de plus intime : son rapport à la mort. L’occasion pour Marguerite Yourcenar de nous inviter à découvrir ce caractère riche et complexe, cet homme secret, d’une grande intelligence, dont toutes les idées et les décisions sont pesées à l’aune de ses convictions. Convictions qu’il s’est forgé étant jeune officier, à l’école du pouvoir auprès de Trajan, et qu’il tenta de respecter durant tout son règne. Mais pour cela, il fallait une discipline de fer, une volonté puissante.

HadrienUne fois ce premier portrait tracé, la vie d’Hadrien est ensuite racontée par grandes périodes, comme de larges coups de pinceaux sur une immense toile. L’auteur ne s’encombre ni de dates ni de l’exactitude chronologique que demanderait une biographie. La forme même des Mémoires autorise cette liberté, propre à celui qui évoque ses souvenirs, pouvant ainsi reconstituer dans le détail une veillée de bataille ou évoquer en quelques mots des années de voyage et de labeur. Né en Espagne, Hadrien rejoignit rapidement Rome, où il exerça plusieurs fonctions administratives, notamment en écrivant les discours de l’empereur, avant d’accompagner Trajan en campagne. Il prouva sa valeur au combat lors des guerres contre les Daces puis les Sarmates. Il découvre ensuite l’Asie mineure où Trajan continue sa politique de conquêtes. Adopté par Trajan, il lui succède à sa mort. Dès lors commence un règne de vingt ans auquel Hadrien dit s’être préparé toute sa vie. Sa première action d’empereur, qui avait été l’un de ses premiers rêves, fut de mettre fin à la guerre orientale et d’établir les frontières durables de l’empire. Il s’efforça ensuite de bâtir pour l’avenir. Sa propre gloire lui importait peu.

Au gré de ces souvenirs, on suit tour à tour les actions audacieuses de l’officier dans les plaines hongroises, les rêves d’Orient du gouverneur de Syrie, la soif de mystères et de culture de l’homme lettré, la vision du monde ambitieuse de l’empereur, mais aussi la recherche de l’amour et les blessures secrètes de l’homme. On suit les extases d’une nuit syrienne, les rigueurs de l’hiver londonien, l’initiation sacrée aux mystères d’Éleusis et aux secrets des astres, les chaleurs étouffantes des palais d’Alexandrie, et la beauté d’une aube sur l’Etna. Puis le retour à Athènes : Hadrien fut le plus grec des empereurs romains. Au lourd encens des fêtes romaines et à l’académisme impérial, Hadrien préféra toujours la douceur et la poésie hellène. Cette double culture lui valut des moqueries mais elle fut sa force, car elle guida ses choix et sa philosophie de vie. Pendant tout son règne, il n’a cessé de voyager d’un bout à l’autre de l’empire, de réformer les lois et les gouvernements des provinces, de conclure des alliances, d’édifier des villes, de pacifier enfin cet immense territoire afin d’y laisser se développer le commerce et les arts. Il réglementa le sort des femmes et celui des esclaves, il renvoya les fonctionnaires corrompus, il incita les paysans à acheter leurs terres, il introduisit plus de discipline dans l’armée et récompensa les vétérans. Il se voulait le souverain idéal :

L’idéal spartiate, le mode de vie parfait dont Lacédémone a rêvé sans jamais l’atteindre : la Force, la Justice, les Muses. La Force était à la base, rigueur sans laquelle il n’est pas de beauté, fermeté sans laquelle il n’est pas de justice. La Justice était l’équilibre des parties, l’ensemble des proportions harmonieuses que ne doit compromettre aucun excès. Force et Justice n’étaient qu’un instrument ben accordé entre les mains des Muses. Toute misère, toute brutalité étaient à interdire, comme autant d’insultes au beau corps de l’humanité. Toute iniquité était une fausse note à éviter dans l’harmonie des sphères.

Dans ses relations avec les hommes, Hadrien nous donne deux modèles d’amitié et d’amour. L’amitié fut poursuivie dans sa forme la plus pure et la plus absolue avec Plotine, l’épouse de Trajan. Sa femme Sabine étant quasiment absente du récit, l’amour est évoqué par sa relation avec le jeune Antinoüs. Rencontré en Bithynie alors que le jeune homme a une quinzaine d’année, Antinoüs fut l’amant et le compagnon d’Hadrien, alors âgé de plus de cinquante ans. Hadrien vouait une véritable adoration pour celui qu’il appelle dans ces Mémoires « l’enfant », mais non comme une passion qui se serait emparée de lui. Hadrien voyait dans ce « bon génie » la figure tutélaire de son règne, l’amour absolu du Beau et l’incarnation de la dévotion de tout un peuple. Lorsqu’Antinoüs s’offre en sacrifice pour lui, peu avant son vingtième anniversaire, dans les eaux froides du Nil (cet épisode n’est pas avéré, mais c’est l’hypothèse choisie par Marguerite Yourcenar pour expliquer sa mort), Hadrien fut inconsolable. Hadrien, déifié lui-même comme plusieurs empereurs avant lui, organisa alors la déification d’Antinoüs. La propagation de ce nouveau culte illustre à la fois l’incroyable diversité de l’empire et la réussite d’Hadrien qui parvint à faire cohabiter ensemble des peuples si différents.

Le culte d’Antinoüs semblait la plus folle de mes entreprises, le débordement d’une douleur qui ne concernait que moi seul. Mais notre époque est avide de dieux […]. À Delphes, l’enfant est devenu l’Hermès gardien du seuil, maître des passages obscurs qui mènent chez les ombres. Éleusis […] en fait le jeune Bacchus des Mystères, prince des régions limitrophes entre les sens et l’âme. L’Arcadie ancestrale l’associe à Pan et à Diane, divinités des bois ; les paysans de Tibur l’assimilent au doux Aristée, roi des abeilles. En Asie, les dévots retrouvent en lui leurs tendres dieux brisés par l’automne ou dévorés par l’été. À l’orée des pays barbares, le compagnon de mes chasses et de mes voyages a pris l’aspect du Cavalier Thrace, du mystérieux passant qui chevauche dans les halliers au clair de lune, emportant les âmes dans un pli de son manteau. L’image des monnaies de Bithynie […] pend au cou des nouveaux-nés en guise d’amulette ; on la cloue dans des cimetières de village sur de petites tombes. […] Le gouverneur d’Antinoé […] m’a décrit les rites annuels célébrés au bord du Nil en l’honneur du dieu mort, les pélerins venus par milliers des régions du Nord et du Sud.

La fin du règne fut aussi le théâtre de la guerre de Judée : les Juifs de Judée se révoltèrent contre l’autorité impériale. Après de longs mois de guerre intérieure, Hadrien fit raser Jérusalem, reconstruisit une ville romaine sur ses ruines, Ælia Capitolina, chassa les Juifs de la Judée et fonda une nouvelle province, appelée Palestine. De nombreuses réflexions sur les Juifs et la « secte des chrétiens » émaillent ailleurs le récit d’Hadrien, qui témoignent des difficultés d’intégration lorsque les religions ne sont pas assimilables entre elles, comme ce fut le cas dans le reste de l’empire.

Ce que j’en fais :

Difficile bien sûr de faire la part des choses entre le roman et la vérité historique, mais on se laisse emporter avec délices et frissons dans le sillage de cet homme qui régnait sur la moitié de l’Europe et la Méditerranée et pouvait édifier une cité en levant la main. L’évocation de ce monde glorieux reconstruit sous nos yeux les palais et les temples aujourd’hui enfouis sous les ruines. Hadrien est-il le premier à avoir rêvé de la Rome éternelle ? Le portrait peut sembler complaisant, car l’homme qui a des défauts mais les admet et s’en excuse sera souvent sympathique aux yeux du lecteur. Il n’en reste pas moins que ce texte est tout à la fois un portrait psychologique d’une grande finesse, un merveilleux roman historique (appellation que ne refusait pas l’auteur), un tour de force littéraire et une impeccable leçon de classicisme. On dit que Marguerite Yourcenar mit beaucoup d’elle-même dans ce portrait… Un roman magnifique, plein de poésie et de majesté, un chef-d’oeuvre.

Ils en parlent aussi :

  • LiliGalipette : « Tiré d’un oubli de pierre et de poussière, exhumé des manuels et des fresques, Hadrien resplendit une nouvelle fois. »
  • et sur Babelio

Je vous recommande :

14 commentaires

  • Répondre Bianca 1 avril 2013 at 19 h 06 min

    Il est noté depuis longtemps et je compte bien le lire un jour, tu en parles très bien en tout cas

    • Répondre Eliza 2 avril 2013 at 12 h 16 min

      Merci, j’espère t’avoir donné envie de le mettre sur le haut de la pile 😉

  • Répondre Shelbylee 1 avril 2013 at 20 h 33 min

    J’avoue avoir été traumatisée en seconde par les Nouvelles Orientales (rien compris, d’ailleurs aucun souvenir du sujet, juste d’un profond ennui). Mais maintenant, avec la grande maturité qui est la mienne ;-), il faudrait que je réessaye. Et puis Hadrien, tout de suite, ca me parle. (Je viens d’aller lire le résumé des Nouvelles Orientales. Toujours aucun souvenir, mais je me dis que ça me tenterait sans doute beaucoup plus aujourd’hui!)

    • Répondre Eliza 2 avril 2013 at 20 h 44 min

      Je suis justement en train de regarder ses autres oeuvres et j’ai vu les Nouvelles orientales, je note !!

  • Répondre Adalana 1 avril 2013 at 23 h 46 min

    Je l’ai acheté il y a longtemps mais je n’ai pas trouvé le courage de le lire et je dois dire que je l’ai lâchement abandonné en France, sur les étagères de mes parents. Comme tu viens de me redonner envie de le lire, je vais leur demander de me l’envoyer à l’occasion.

    • Répondre Eliza 2 avril 2013 at 20 h 47 min

      Un livre va traverser la moitié du monde sur mes conseils ! J’espère qu’il te plaira 😉

  • Répondre Marie 2 avril 2013 at 12 h 02 min

    Ca fait plaisir de voir évoquer Marguerite Yourcenar sur un blog. J’ai beaucoup aimé ce livre, dont tu parles très joliment, quand j’étais ado, et j’ai été tout émue, quelques années plus tard de visiter les ruines de la villa d’Hadrien. De façon générale, les quelques livres de Marguerite Yourcenar que j’ai lus m’ont laissé une forte impression et c’est l’un des auteurs que j’ai très envie de relire en ce moment.
    Difficile, comme tu le soulignes, de faire la part entre l’histoire et la fiction, comme c’est le cas la plupart du temps dans les romans historiques. Pour ma part, j’aime bien y voir une introduction, un premier pas pour donner envie d’aller plus loin et d’apprendre qui était réellement Hadrien.

    • Répondre Eliza 2 avril 2013 at 20 h 49 min

      J’aime parler des livres dont personne ne parle 😉 en tout cas, j’ai très envie de découvrir ses autres livres maintenant ! Je pense poursuivre ave Anna, soror, tu l’as lu ?

      • Répondre Marie 2 avril 2013 at 22 h 32 min

        Non, je n’ai pas lu celui-là. J’ai lu L’oeuvre au noir et un ou deux de ses volumes de souvenirs. J’aurais envie de relire ceux que j’ai déjà lu et de découvrir les autres, mais ça va me prendre du temps!

  • Répondre Titine 2 avril 2013 at 12 h 25 min

    Et je vais te faire le même commentaire que celui que tu viens de me laisser sur « La lettre écarlate » : il faut que je le lise ! 😉

  • Répondre alexmotamots 2 avril 2013 at 14 h 37 min

    Je n’ai jamais réussi à « entrer » littéralement dans cette lecture. Comme pour « L’oeuvre au noir ». Yourcenar m’est décidément hermétique.

  • Répondre Miss Léo 2 avril 2013 at 18 h 08 min

    Un roman passionnant et dense, que j’avais lu lors de ma première année de prépa scientifique, pour le thème « Ecriture de soi ». Je pense qu’il mériterait une petite relecture, car j’étais sûrement passée à côté de certaines choses…

  • Répondre 2013 en livres | Passion Lectures & co 1 janvier 2014 at 15 h 18 min

    […] Yourcenar Marguerite, Mémoires d’Hadrien […]

  • Répondre LeSalonDesLettres 5 juillet 2014 at 17 h 25 min

    Je n’avais pas du tout aimé ce livre, ne comprenant pas tout et y voyant trop de laisser-aller sentimental !

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