lectures

Peste & Choléra, Patrick Deville

6 octobre 2012

Présentation :

« Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger. »

Parmi les jeunes chercheurs qui ont constitué la première équipe de l’Institut Pasteur créé en 1887, Alexandre Yersin aura mené la vie la plus mouvementée. Très vite il part en Asie, se fait marin, puis explorateur. Découvreur à Hong Kong, en 1894, du bacille de la peste, il s’installe en Indochine, à Nha Trang, loin du brouhaha des guerres, et multiplie les observations scientifiques, développe la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinquina. Il meurt en 1943 pendant l’occupation japonaise. Pour raconter cette formidable aventure scientifique et humaine, Patrick Deville a suivi les traces de Yersin autour du monde, et s’est nourri des correspondances et documents déposés aux archives des Instituts Pasteur.

Ce que j’en dis :

En mai 1940, un avion de ligne Air France ramène un vieil homme sur ses terres indochinoises, au bord de la mer de Chine. Il quitte sans regret Paris, s’éloignant de toute « cette saleté de politique », comme il l’a fait de nombreuses fois depuis les année 1880. Alexandre Yersin a quatre-vingts ans et il aspire enfin au repos. Retour en arrière sur une vie plus que bien remplie : jeune médecin brillant venu de Suisse, il intégra rapidement la « bande des pasteuriens », ceux qui, dans la foulée de la découverte du vaccin contre la rage, furent les inventeurs de la bactériologie : en près de trente ans, ils refoulèrent toutes les grandes maladies des siècles précédents, la peste, le choléra, le typhus, la rage, le charbon de mouton… Yersin sera le solitaire de la bande : rapidement lassé de la vie en laboratoire, il part pour l’Indochine, découvre Nha Trang, s’installe et y fonde presque un empire. Parti aventurier, il est avant tout un inventeur. Curieux de tout en un siècle de grandes découvertes, il passe sans transition de l’automobile à la bactériologie, de la culture des plantes à celle des oiseaux, des fleurs ou des poulets, puis à l’astronomie. Il découvre le bacille de la peste (et lui donne son nom : yersinia pestis), puis met au point les premiers vaccins pendant la grande épidémie de 1896 en Chine. Il implante en Indochine l’arbre à caoutchouc  guérit les troupeaux des paysans indochinois et invente une boisson très proche du Coca-Cola. Il fonde la ville de Dalat et développe les cultures en terrasse. Il est appelé aux quatre coins du monde, mais toujours reviendra à Nha Trang, sa demeure, son foyer.

On éteint les braises et charge le bât des éléphants. On avance droit devant. En des territoires innommés vers les peuplades furieuses et sans violons et sans alexandrins. On tient le cap au compas de marine. Ça ressemble enfin à la vraie vie libre et gratuite. Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l’inconnu sinon vers Dieu ou vers soi-même.

D’emblée on comprend que le roman de Patrick Deville est une prouesse littéraire : sans aucun dialogue, à l’aide seulement d’extraits de la correspondance de Yersin, nous suivons le parcours exceptionnel d’un homme exceptionnel. Dans un style sec et tranché, qu’on imagine très bien ressembler au caractère droit et franc de Yersin, l’auteur nous emmène à sa suite dans les salles sombres de l’institut Pasteur, dans les plaines inondées de la mer de Chine, dans les hôpitaux étouffants des villes chinoises, dans la petite chambre de l’hôtel Lutetia où Yersin se réfugie à Paris, au-dessus du square Boucicaut. Pour Yersin, pas de repos : son esprit ne s’arrête jamais, et quand il veut découvrir quelque chose, il y arrive toujours avec une facilité déconcertante, sans se départir d’une modestie et d’une gentillesse constantes. Bien qu’éternel célibataire et solitaire, Yersin n’est jamais seul. Il entretient de solides amitiés avec d’autres pasteuriens, échange des correspondances volumineuses et scientifiques avec d’autres savants de l’époque, ainsi qu’avec sa mère et sa soeur. Mais Patrick Deville a aussi choisi de tisser autour de lui des fils imaginaires avec Livingstone, Rimbaud ou Céline et remet sans cesse la vie de Yersin en parallèle avec d’autres évènements dans le monde. Cette lecture globale donne une profondeur supplémentaire au récit en remettant en perspective l’isolement relatif de Yersin. De la même manière, l’engagement de Yersin est sans cesse ramené à la tension entre Français et Allemands, tension qui s’exprime partout dans le monde aussi sous la forme de compétition scientifique. A mi-chemin entre la biographie et le roman d’aventures, Patrick Deville nous offre un grand moment de lecture.

On pourrait écrire une Vie de Yersin comme une Vie de saint. Un anachorète retiré au fond d’un chalet dans la jungle froide, rétif à toute contrainte sociale, la vie érémitique, un ours, un sauvage, un génial original, un bel hurluberlu.

Ce que j’en fais :

Ma deuxième tentative de suivre la rentrée littéraire 2012 s’avère ici bien plus fructueuse que la première (La Théorie de l’information, d’Aurélien Bellanger). Je ne savais rien de ce roman en le commençant, je n’avais même pas lu la quatrième de couverture, pour me préserver. Mais très rapidement le charme de la plume de Patrick Deville a agi et je me souviendrai longtemps d’Alexandre Yersin. Une très belle découverte littéraire et historique.

Ils en parlent aussi :

Je vous recommande :

Pas de commentaires

  • Répondre Arieste 6 octobre 2012 at 16 h 20 min

    le titre n’est pas très attractif, mais à la lecture de ton billet j’ai très envie de le lire 🙂

    • Répondre Eliza 6 octobre 2012 at 16 h 48 min

      Oui, effectivement, il ne faut pas s’arrêter au titre 😉

  • Répondre Bianca 7 octobre 2012 at 17 h 46 min

    le titre ne donne pas envie, je n’aurais pas penser à le noter !

  • Répondre alexmotamots 8 octobre 2012 at 9 h 34 min

    Voilà une lectrice conquise. Des avis très différents sur ce roman sur la blogo en ce moment.

    • Répondre Eliza 8 octobre 2012 at 14 h 44 min

      C’est peut-être ma formation d’historienne, mais j’ai effectivement beaucoup aimé. Et je n’ai pas trouvé tant d’avis que ça sur ce livre dans la blogo… Tu as des exemples ?

  • Répondre Deuzenn 12 octobre 2012 at 17 h 27 min

    Contente de lire ton avis, ce roman fait beaucoup parler de lui!

    • Répondre Eliza 20 octobre 2012 at 6 h 33 min

      Oui, justement, je voulais me faire mon avis et je n’ai pas du tout été déçue !

  • Répondre Claire 14 octobre 2012 at 8 h 02 min

    Très bel avis! Je pense que je vais rajouter ce livre à ma wishlist.

    • Répondre Eliza 20 octobre 2012 at 6 h 34 min

      Merci Claire, je viendrai voir ton avis si tu te lances !

  • Répondre Mrs Figg 17 octobre 2012 at 7 h 37 min

    J’avais noté ce titre (ma formation d’historienne aussi peut-être lol) mais je craignais que le texte ne soit trop ardu, difficile à lire … Ton avis me donne finalement encore plus envie !

    • Répondre Eliza 20 octobre 2012 at 6 h 39 min

      Je pense que le style peut vraiment rebuter, on accroche dès le début ou pas, mais côté historique, on n’est pas déçu !

    Laissez-moi un commentaire !