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Toute passion abolie, Vita Sackville-West

27 janvier 2017

J’ai souvent fait état ici de mon amour inconditionnel pour la plume raffinée, vive et piquante de Vita Sackville-West. Mais je ne vous ai jamais parlé du premier roman d’elle que j’ai découvert : Toute passion abolie (dans la magnifique collection designée par Christian Lacroix pour Le Livre de Poche). Pour le challenge « The life in square » organisé par Plaisirs à cultiver autour du groupe de Bloomsbury, j’ai décidé de le relire.

C’est probablement parce qu’Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu’on avait fini par le croire immortel.

Lord Slane a été l’un des personnages les lus éminents d’Angleterre. Fin politicien, vice-roi des Indes, Premier Ministre, il a eu une carrière brillante et longue. Aussi longue que son existence, qui prend fin un beau matin à l’aube de ses quatre-vingt-quatorze ans. Il laisse derrière lui, outre ses six enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants, une épouse modèle, Lady Deborah Slane. Une vie passée aux côtés d’un mari aimé et respecté, une vie merveilleuse au fond, faite de réceptions, de brillant et d’hommages appuyés, témoins de l’extraordinaire couple qu’elle formait avec Lord Slane, comme deux vases parfaitement assortis. Ses enfants s’apprêtent à prendre soin de leur mère, mais c’est alors que l’improbable survient : Lady Slane secoue son joug, se débarrasse de ces toiles d’araignée que sont pour elles ses enfants égoïstes et conventionnels, et part vivre seule à Hampstead, dans la banlieue de Londres. Elle y fait la connaissance de quelques personnes tout aussi âgées qu’elle, qui formeront la compagnie de ses vieux jours, une compagnie calme, sans passion, sans faux-semblant.

Qu’ils semblaient loin, ces jours autrefois vécus dans la violence des passions excessives et brûlantes, où le cœur semblait prêt à se briser sous l’assaut de désirs complexes et contradictoires ! Le paysage était désormais monochrome, les traits identiques, les couleurs effacées, les paroles toutes abolies.

Et c’est au moment où Lady Slane se décide à retourner sur les traces de son passé, pour comprendre pourquoi ses désirs de jeune fille – elle voulait être peintre – ont disparu si vite de sa vie, que ces passions qui semblaient enfouies refont surface, avec peut-être plus d’intensité que jamais. Une connaissance qui resurgit du passé, une arrière-petite-fille qui vient demander de l’aide… Lady Slane aurait-elle l’occasion de corriger les sacrifices qu’elle a fait faire à son âme ?

Cette étrange et bien cavalière déclaration d’amour à retardement fit naître des sentiments contradictoires dans le cœur de Lady Slane. Elle offensa sa fidélité à l’égard d’Henry. Dérangea la sérénité de son grand âge. Raviva les tourments de sa jeunesse. Elle la choqua, mais plus encore, lui procura une joie immense.

Ce personnage est fascinant, et la plume délicate et parfois taquine de Vita Sackville-West lui rend parfaitement hommage. Autour de cette vieille dame sage gravitent ses enfants, héritiers, avares, ingrats ou poètes, et une jolie galerie de personnages secondaires tous plus charmants les uns que les autres. La dernière fille de Lady Slane, Edith, m’a fortement rappelé Mrs Dalloway, de Virginia Woolf, car on s’introduit parfois dans son esprit pour y suivre les méandres complexes et décousus de ses pensées.

C’est un roman fin, subtil, un bijou !

 

 

Les autres romans de Vita Sackville-West chroniqués sur le blog :

 

 

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Mes coups de cœur de 2016

31 décembre 2016

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Je pensais avoir moins lu cette année que les années précédentes, fatigue aidant, mais finalement je me suis bien rattrapée ces dernières semaines ! Même si je n’ai pas lu 60 livres comme prévu, j’en ai lu 44, avec une moyenne de 375 pages / livre (merci Goodreads), ce qui confirme mon goût inaltérable pour les pavés :).

Il y a eu cette année de très belles découvertes, en voici 7 que j’ai souhaité partager avec vous.

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Berezina, de Sylvain Tesson

Dans un grand souffle épique, Sylvain Tesson nous entraîne dans la traversée de l’Europe, de Moscou à Paris, sur les traces de la retraite de la Grande Armée de Napoléon. La plume vive de Sylvain Tesson, qui rejoue en virtuose une partition vieille de deux siècles, mais à sa manière, en side-car, en géographe, en voyageur, en européen, fut un enchantement. Émotion, dépaysement, grandeur et décadence d’une armée de millions d’hommes en déroute. Un roman du souvenir et de la vie. On y trouve de très belles pages sur l’âme russe qui éclairent tout ce que Napoléon n’avait compris de ces peuples slaves, de leur vision du monde et de leurs sacrifices (comme le fut la désertion de Moscou).

A lire en 2017 : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

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La part des flammes, Gaëlle Nohant

J’ai découvert ce roman après tant d’autres, attendant qu’il sorte en poche et me méfiant toujours un peu de l’engouement général. Et pourtant,… voilà bien longtemps que je n’avais pris autant de plaisir dans un bon roman historique. Alors malgré des personnages parfois un peu simplistes, ce livre restera un excellent moment. Un solide ancrage historique, un événement méconnu à redécouvrir, une intrigue originale, des personnages attachants, et surtout un style vif et alerte, voici à mes yeux tout ce qui fait le sel de ce roman ! Mention spéciale pour la scène de l’incendie du Bazar de la Charité, qui m’a marquée pour longtemps.

La traversée amoureuse, Vita Sackville-West

La traversée amoureuse, Vita Sackville-West

Que serait une année sans Vita ? Encore bravo à Autrement et au Livre de Poche de rééditer progressivement les textes si méconnus de cette auteur chérie ! La plume acérée que l’on connaît habituellement laisse ici la place à une douce mélancolie. Lors d’une croisière autour du monde, un homme tente de se rapprocher d’une femme aimée. Le temps qui passe lentement au rythme du bateau, les fuites et jeux de séduction qui se succèdent ne nous préparent pas au dénouement, qui nous laisse hébété. Voilà encore tout le talent de la romancière anglaise !

A (re)lire en 2017 : Toute passion abolie, Vita Sackville-West

Le monde d'hier, Stefan Zweig

Le monde d’hier, Stefan Zweig

Je vous en parlais ici, ce témoignage de Zweig sur la disparition de l’empire austro-hongrois, la première guerre mondiale, puis l’entre-deux-guerres, a été une vraie claque. Non seulement on y découvre la personnalité de Zweig qui, même s’il se met certainement un peu en scène, fut l’un des premiers intellectuels européens de son temps, ne connaissant pas les frontières et ne comprenant pas les politiques expansionnistes des états. Mais c’est aussi un livre de souvenirs saisissants sur l’éducation de la bourgoisie juive viennoise du début du siècle. Le tout dans une langue fascinante !

A (re)lire en 2017 : La pitié dangereuse, Stefan Zweig ; Vienne au crépuscule, Arthur Schnitzler

La coupe d'or, Henry James

La coupe d’or, Henry James

Avec James, c’est toujours quitte ou double : soit je suis happée immédiatement par le roman, soit j’en reste définitivement en dehors (comme c’est le cas depuis des années pour Portrait de femme, à mon grand regret). Ce choix fut le bon : ce roman est un chef d’oeuvre dont les 750 pages ne m’ont pas du tout semblé trop longues ! Un quatuor s’y donne en spectacle : un riche collectionneur américain et sa fille, qui se sont « offerts » un prince italien déshérité mais fort cultivé comme gendre et époux. Arrive ensuite une amie du couple, ancienne conquête du prince, confidente de la fille, future épouse du père. La situation se complique. Mais tout se joue dans les salons feutrés de l’aristocratie new-yorkaise, encore plus corsetée dans sa sauvegarde des apparences que les sociétés européennes. Trahisons, non-dits, violence des sentiments, l’extrême sensibilité d’Henry James décrit à merveille les combats intérieurs que livrent ses personnages. Un régal !

A lire en 2017 : Les ailes de la colombe, Henry James

La splendeur des âmes, Edith Wharton

Le temps de l’innocence, Edith Wharton

C’était le dernier grand roman d’Edith Wharton qu’il me restait à lire, et pas le moins connu, puisqu’elle en obtint le prix Pulitzer. La grande romancière américaine, « ange de la dévastation » selon Henry James, offre ici avec Chez les heureux du monde un roman moins tragique mais tout aussi maîtrisé. Un homme est partagé entre l’amour de deux femmes que tout oppose, l’innocente et fade May Welland, héritière de la bonne société, et sa cousine la comtesse Ellen, scandaleusement séparée de son mari et réfugiée aux Etats-Unis. La question du divorce et des convenances, la moralité superficielle des mœurs américaines, tout y passe dans cette revue cynique de la famille Archer, mais non dénuée de mélancolie, voire de nostalgie.

Conte de deux villes, Charles Dickens

Un conte de deux villes, Charles Dickens

J’étais plutôt fâchée avec Dickens depuis la lecture ennuyeuse des Grandes espérances. Mais Un conte de deux villes est un roman bien différent dans lequel s’exprime tout le talent de l’auteur anglais. Je vous en parlais dans cet article : j’ai adoré ce roman violent sur le destin d’une famille pendant la Révolution française, entre Paris et Londres. Si l’on retrouve le goût de Dickens pour la description de personnages hauts en couleurs, souvent comiques, le héros principal ici est surtout le peuple, un peuple tantôt doux comme un agneau et compatissant, tantôt brutal et sanglant, qui agit comme une vague emportant tout sur son passage. Un chef d’oeuvre.

A lire en 2017  : Notre ami commun, Charles Dickens

Lectures de 2016

Voilà donc les 7 livres qui ont marqué cette année 2016 ! J’espère que ces quelques mots vous auront donné envie de les découvrir. Je vous souhaite le meilleur pour 2017, de belles lectures, des livres attendus et des découvertes inattendues au détour d’une table de librairie, d’une photo sur instagram ou d’un article de blog. Un livre arrive rarement tout seul, il s’annonce par des avis élogieux, une couverture séduisante, un titre intriguant, mais il reste ensuite une aventure personnelle. Puissiez-vous en vivre plein pour cette nouvelle année !

Bienvenue, 2017 !

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Le monde d’hier, Stefan Zweig

16 novembre 2016

Le monde d'hier, Stefan Zweig
Stefan Zweig fait sans aucun doute partie depuis longtemps de mes auteurs favoris. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Lettres d’une inconnue, Le joueurs d’échecs et tant d’autres nouvelles sont des textes absolument superbes. Le monde d’hier est une oeuvre bien différente. C’est un témoignage rédigé par Stefan Zweig alors qu’il était en exil en Argentine en 1940 (il se suicida avec sa femme quelque temps plus tard). Profondément blessé par la barbarie qui a déferlé sur l’Europe avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le début de la Seconde guerre mondiale, il a souhaité apporter son récit des bouleversements connus par le continent depuis la fin du XIXe siècle.

On peut facilement oublier de nos jours à quel point le monde a changé à cette période : on pouvait naître au « siècle d’or de la sécurité » dans l’empire austro-hongrois, sous le règne de l’empereur François-Joseph, vieillard vénérable à la tête d’une monarchie séculaire, et comme Zweig terminer sa vie apatride à l’autre bout du monde, chassé de son pays en raison de sa qualité de Juif autrichien, tandis que les colonnes hitlériennes envahissaient la France après avoir ravagé l’Europe centrale. Élevé à Vienne dans une famille bourgeoise, dans le culte de la beauté et des arts, Zweig s’épanouit au milieu d’une génération d’artistes et de grands hommes qui faisaient alors la renommé européenne de Vienne, capitale culturelle des années 1890-1900 au même titre que Paris. On croise dans ces pages Richard Strauss, Hugo von Hofmannstahl, Rainer Maria Rilke, Arthur Schnitzler, Sigmund Freud. La liberté de circuler était si naturelle que Zweig parcourut toute l’Europe avant 1914 et eut l’impression de vivre une apogée :

Je plains tous ceux qui n’ont pas vécu ces dernières années de l’enfance de l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort, n’est pas vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il en pénètre à notre insu notre sang, il les propage jusqu’au fond de notre cœur et de notre cerveau. Durant ces années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance collective. Peut-être, ingrats comme le sont les hommes, n’avons-nous pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seul celui qui a vécu cette époque de confiance universelle sait que tout, depuis, a été décadence et obscurcissement.

On découvre à travers ces fréquentations stimulantes comment s’est construite sa carrière littéraire. Après une période poétique, Zweig décida de consacrer son temps aux auteurs qu’il admirait. C’est notamment ce qu’il fit avec Emile Verhaeren, qu’il considérait comme le plus grand poète de son temps et dont il traduisit toutes les œuvres en allemand. Il se sentait si insignifiant face à lui, ou à Romain Rolland, dont il devint un ami proche, qu’il mit du temps à reprendre l’écriture et à publier ses premières nouvelles. Et ce n’est que dans les années 1930 qu’il devint célèbre et que ses propres œuvres connurent un immense succès.

Zweig se définit lui-même comme profondément Européen, avant d’être Autrichien, en un temps où ce mot n’avait aucune réalité tangible. Il était simplement l’expression d’une conscience qui transcendait les frontières, qui se reconnaissait dans les arts et la littérature avant les partis, les nations ou les langues. C’est pourquoi il fut naturellement pacifiste et se réfugia en Suisse pendant la Première guerre mondiale. Jusqu’en 1940, il vécut tous les événements qui suivirent avec une lucidité qui frappe le lecteur contemporain.

Outre la découverte de la personnalité fascinante d’un homme d’une grande intelligence, ce témoignage poignant est écrit avec le style concis et élégant qui caractérise l’écriture de Stefan Zweig. L’émotion qui s’en dégage est très forte et chacun de ces mots résonne avec une étrange nostalgie lorsqu’on pense à l’état actuel de notre monde.

Je savais que de nouveau tout le passé était bien passé, que nous ce qui avait été fait était réduit à néant – l’Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu, était détruite pour un temps qui s’étendrait bien au-delà de notre vie.

Le monde d'hier, Stefan Zweig

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Jude l’obscur, Thomas Hardy

25 octobre 2015

Jude l'obscur, Thomas Hardy

Jude l’obscur est le dernier roman qu’écrivit Thomas Hardy. Il met en scène quatre personnages dont les destins vont s’entrecroiser de manière tragique. Jude, orphelin, est un petit garçon aux joues pâles et aux idées sérieuses élevé par une tante peu amène dans le village de Marygreen. Très sensible à la nature qui l’entoure, profondément bon, enfant appliqué aux leçons de son maître d’école, Mr Phillotson, il découvre un jour les brumes de la ville universitaire de Christminster. Ébloui et émerveillé, il décide de s’instruire seul jusqu’à sa majorité pour pouvoir rejoindre les étudiants des collèges. Avec acharnement, le voilà qui tente d’apprendre le grec et le latin, lit les Pères de l’Eglise et les textes des Anciens. Mais Jude est faible dans sa chair et lorsqu’il découvre les délices d’un sentiment naissant avec la belle et vive Arabella, il laisse de côté ses études… Il ne connaît alors pas encore sa jeune cousine Sue Bridehead. Voir l’article

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La vie d’Arséniev, Ivan Bounine

19 avril 2015

La vie d'Arséniev, Ivan Bounine

Attention coup de cœur !

Avant de parler de ce livre, je voudrais dire un mot sur la collection Biblio du Livre de Poche. Depuis quelques années, cette collection rassemble de grands textes souvent méconnus du domaine étranger, de Vita Sackville-West à Virginia Woolf, en passant par Sandor Marai, Thomas Hardy, Joyce Carol Oates, Henry James… et quelques français, Romain Gary ou Françoise Sagan. Bref, un catalogue pointu servi par de nouvelles couvertures sublimes au toucher velouté. Avis aux amateurs, voici une collection dont j’achète désormais les yeux fermés les nouvelles parutions ! Ivan Bounine m’était donc complètement inconnu jusqu’à ce que La Vie d’Arséniev paraisse dans cette collection. Vous connaissez mon goût pour la littérature russe. La quatrième de couverture évoque « un magnifique et puissant exercice de réminiscence et d’écriture, avec, en toile de fond, un monde destiné à disparaître. » Je découvre que l’auteur fut le premier écrivain russe à obtenir le prix Nobel de littérature en 1933. Ni une ni deux, le voici dans ma PAL. Et quel bonheur !

Mon premier souvenir est quelque chose d’assez ténu, qui me laisse perplexe. Je me souviens d’une grande pièce éclairée par un soleil d’arrière-saison, dont l’éclat sec illuminait le flanc de la colline que l’on apercevait de la fenêtre donnant au midi. C’est tout, un très bref instant. Pourquoi justement ce jour-là, à cette heure-là, en cette minute, en cette occasion particulièrement insignifiante, eut lieu ce premier éclair de conscience, si vif qu’il déclencha l’action de la mémoire ?

Dès les premières lignes, nous voici plongés dans l’enfance d’un cadet de famille noble désargentée, habitant un grand domaine à la campagne proche de l’Ukraine, « l’hiver, un océan de neige à l’infini, l’été, un océan de blé, d’herbes et de fleurs… » Particulièrement sensible à tout ce qui l’entoure, le narrateur nous fait ressentir l’éveil de ses impressions, ses premières peurs, son rapport à la nature, aux personnes qui peuplent la grande ferme de Kamenka. Ses parents ont tout de suite compris qu’il était différent, parce que ses sens sont plus développés, parce qu’il a « une âme de poète« . Longtemps nous restons dans l’enfance et l’adolescence, à caresser du bout des doigts les blés en herbes, à regarder le soleil jouer dans les nuages, à sentir le vent frais des nuits de pleine lune sur nos joues. Bounine est un styliste admirable, dont la foi en la nature sublime chacune de ses observations.

Pendant des heures je regardais virer au violet l’azur sublime du firmament qui, par les chaudes journées, transparaît à contre-jour à travers les cimes des arbres immergées dans le bleu profond du ciel ; et je fus alors saisi et pénétré à tout jamais par le sens réellement divin des couleurs du ciel et de la terre. Ce bleu lilas à travers les branches et le feuillage, je m’en souviendrai encore en mourant…

La mort, sous plusieurs formes, s’invite dans cet univers d’enfant avec violence et là aussi, l’hypersensibilité du narrateur lui fait tout sentir plus intensément que les autres. Face à cet arbitraire, il se réfugie dans la beauté des rites religieux orthodoxes, avec leur icônes d’or et leurs lourds parfums. Chaque expérience est analysée à l’échelle du temps, de l’homme et de son passage sur terre. Les premiers émois de l’adolescence, la pauvreté, la découverte des grands poètes et romanciers russes (Pouchkine, Tolstoï…) puis l’écriture, l’amour, la ville, le voyage, le travail, la politique, et la vanité d’un monde qui a si peu à lui offrir. Avec le temps, le caractère se forge, Arséniev devient impétueux, intransigeant, avec les autres comme avec lui-même, et pourtant il a conscience d’être comme tous les nobliaux russes de cette époque d’avant-guerre, de grands parleurs oisifs et indécis. De temps à autre, une pulsion l’emporte, il se jette dans un train, parcourt le pays, puis revient au domaine familial, épuisé et triste. Seule l’écriture pourrait le sauver. Si seulement il arrivait à écrire… Et cette femme, cette passion dévorante et jalouse…

On ne peut lire La Vie d’Arséniev sans penser à Proust, à cette attention au détail et au cheminement de la pensée, à cette présence au monde qui rend chaque infime détail important. Impossible aussi de ne pas penser à Oblomov, de Gontcharov, figure mythique de la paresse slave. Arséniev n’est pas Gontcharov, il est plus idéaliste, il a des rêves et de l’ambition, mais on a si souvent envie de le secouer, de le jeter hors des chemins ! Cependant c’est là le cœur de l’âme russe et pour entrer dans l’univers de ce roman, il faut laisser à la porte son manteau occidental et accepter la sensualité d’une plume qui vibre à l’unisson d’un peuple chargé d’histoire.

En ces temps fabuleux, en cette Russie à jamais détruite, il était une fois un printemps, il était une fois un jeune homme aux joues de pourpre sombre, aux yeux bleu vif, qui s’acharnait à apprendre l’anglais, et qui jour et nuit s’inquiétait secrètement de son avenir où l’attendaient, croyait-il, toute la beauté, tout le bonheur du monde.

Aleksandra Yegorovna Makovskaya - The Village 1895

Aleksandra Yegorovna Makovskaya, Le Village, 1895

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Une année de lectures…

4 janvier 2015

2014 fut définitivement une année pauvre en lectures.

J’ai terminé 28 livres, soit quelques 13 000 pages (460 pages par livre en moyenne, j’ai toujours aimé les pavés !). Bien loin des 53 livres lus l’année dernière. Bien loin de mon objectif de l’année de 60 livres. Un nouveau travail depuis janvier, des horaires qui gonflent naturellement quand on est investie et passionnée, la fatigue du soir qui vous tombe dessus au point que même lire devient épuisant ne suffiraient pas à expliquer ce bilan catastrophique. Une petite faille s’est glissée dans mes heures de liberté, et elle avale le temps avec gourmandise en riant sous cape de ma faiblesse. J’ai nommé mon Candy Crush enneigé, La Reine des neiges Free Fall. Je pense que le temps que j’y ai consacré cette année peut se compter en semaines. Sérieusement.

Mais, la fatigue aidant, s’est aussi généralisé un autre phénomène : les livres abandonnés. Je n’ai jamais vraiment hésité à laisser tomber une lecture lorsqu’elle ne me plaisait pas, soit en me disant que je passais à côté d’un beau texte et qu’il faudrait que j’y revienne plus tard (je crois qu’on « reçoit » un livre différemment selon son humeur, le contexte dans lequel on le lit…), soit simplement en constatant que ça ne m’intéressait pas et qu’on ne m’y reprendrait plus. Mais cette année, j’ai vraiment abandonné beaucoup de livres.

En voici un aperçu, pour commencer par quelques petites piques :

Là où les tigres sont chez eux, Blas de Roblès L'excellence de nos aînés, Ivy Compton-Burnett Le chapeau de M. Briggs, Kate Colquhoun Orlando, Virginia Woolf

Rebecca, Daphné du Maurier Les amoureux de Sylvia, Elizabeth Gaskell Plan de table, Maggie Shipstead Outlander, Diana Gabaldon

Là où les tigres sont chez eux, d’Emmanuel Blas de Roblès : j’avais acheté ce livre lorsque j’ai beaucoup entendu parler de L’île du Point Nemo. Au bout de 100 pages, je m’endormais. Laissé de côté pour l’instant, mais je ne doute pas d’y retourner un jour prochain.

L’excellence de nos aînés, d’Ivy Compton-Burnett : je ne sais plus comment je suis tombée sur ce livre, mais la couverture me plaisait, le titre aussi, le sujet encore plus. Et puis au bout de 80 pages de dialogues sans queue ni tête ni le début d’une histoire, j’ai laissé tomber.

Le chapeau de Mr Briggs, de Kate Colquhoun : conseillé par Titine, acheté sur le Salon du Livre. Et puis à peine commencé, déjà abandonné. À reprendre sans tarder.

Orlando, de Virginia Woolf : l’oeuvre de Virginia Woolf me fascine mais ce récit-là, entre le mythe et le rêve, ne se laisse pas facilement lire dans le métro. Faute de concentration, j’ai préféré le mettre de côté pour le reprendre plus tard au calme. L’occasion ne s’est pas encore présentée.

Rebecca, de Daphé Du Maurier : j’ai découvert le film cette année et ce fut un vrai choc. J’ai littéralement été scotchée pendant deux heures par Joan Fontaine et Laurence Olivier. J’ai voulu lire le livre dans la foulée, grosse erreur : connaissant déjà l’intrigue, je ne suis pas rentrée dans l’atmosphère sombre et inquiétante créée par l’auteur. Je vais laisser passer un peu de temps avant de réessayer.

Les amoureux de Sylvia, d’Elizabeth Gaskell : vous savez comme j’ai aimé Nord et Sud et Cranford et Ruth. Alors, une nouvelle traduction d’Elizabeth Gaskell et je me jette dessus ! Pourtant, l’histoire de cette coquette écervelée de Sylvia qui, dans sa maison du bord de mer, fantasme sur les harponneurs de baleine et ne voit pas son cousin qui en pince pour elle m’a laissée de glace. Mis de côté au bout de 180 pages (j’ai voulu y croire…). Ce n’est pas dans ce roman que vous retrouverez le souffle de Nord et Sud !

Plan de table, de Maggie Shipstead : annoncé comme une comédie grinçante sur le mariage d’une famille déjantée, Plan de table m’a assommée avec des situations sans originalité, des personnages caricaturaux et une vulgarité inutile. Hop, sorti de ma PAL !

Outlander, tome 1, Diana Gabaldon : aïe aïe aïe, je sens déjà que je vais m’attirer les foudres des adeptes de cette série qui m’est pourtant tombée des mains à peu près à la moitié ! Je dois avoir l’esprit trop cartésien pour faire l’impasse sur les incohérences historiques et narratives que l’auteur nous impose pour suivre son idée de départ : une jeune femme des années 1940 se retrouve plongée dans l’Ecosse du XVIIIe siècle et tombe amoureuse d’un Highland à tartan. Bye bye, Sassenach !

Mais revenons à des avis plus positifs, il y a aussi eu de très belles découvertes.

Mes coups de cœur de l’année !

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Le chardonneret, Donna TarttLe Chardonneret restera sans doute l’un des souvenirs les plus marquants de cette année. Un roman fleuve, non sans longueurs à mon avis, mais aussi de splendides morceaux de littérature, un style puissant et évocateur, capable de passer du huis-clos au road movie, du thriller au roman d’apprentissage. La scène d’ouverture, relatant un attentat au MOMA de New York du point de vue du jeune héros au cœur de l’explosion d’une bombe, reste gravée à jamais dans mon esprit.

IMG_20140128_095235Bien sûr, je ne peux pas évoquer cette année sans parler de notre géniale expérience de Lecture Coachée de Guerre & Paix. Je suis ravie d’avoir pu entraîner quelques copines dans cette aventure et je les remercie vraiment de m’avoir suivie (Caro, Shelbylee, Praline, Romanza). C’était ma troisième relecture et je me suis toujours autant régalée. Aucune description ne me semble trop longue, aucune ligne ne serait à retrancher à cette fresque monumentale qui s’interroge sur la place de la volonté humaine dans le déroulement de l’Histoire autant que sur les émois de Natasha face au prince André. Même si je n’ai pas chroniqué ce livre ici, j’ai bien aimé accompagner la découverte du roman avec un billet un peu différent, qui conjugue mon goût pour l’histoire avec mon amour pour Tolstoï.

Parmi mes autres coups de cœur de l’année dont j’ai déjà parlé : La marche de Radetzky, de Philip Roth, Père, d’Elizabeth von Arnim, Le Siècle des Lumières, d’Alejo Carpentier, Adèle et moi, de Julie Wolkenstein.

 Mes auteurs chouchous

Mari et femme, Wilkie Collins Sur les rives de l'Hudson, Edith Wharton Ethan Frome, Edith Wharton Infidélités, Vita Sackwille-West Le docteur Thorne, Anthony Trollope

Mari et femme, de Wilkie Collins : après ma découverte de cet auteur avec Drood et Pierre de lune, je voulais replonger. Le sujet du mariage m’a toujours inspirée dans le choix de mes lectures et ce fut une réussite ! À partir de presque rien, quelques lignes griffonnées au dos d’une lettre, Wilkie Collins nous entraîne dans un tourbillon de faux mariages, de vrais attachements, de trahisons et de courage pour dénoncer avec brio la dépendance des femmes dans le mariage à l’ère victorienne et la législation parfois absurde qui unit mari et femme. Un très bon cru !

Sur les rives de l’Hudson, d’Edith Wharton : ce premier tome suivi de Les Dieux arrivent nous raconte l’histoire de Vance Weston, jeune romancier prédit à un brillant avenir mais dont la carrière ne dépassera pas ces espérances, entraînant avec lui sa jeune femme naïve. Encore une fois, Wharton met nos nerfs à l’épreuve avec cette plongée dans les abysses d’un homme dont le destin lui échappe. J’ai cependant été moins conquise que par Chez les heureux du monde, sans doute parce que j’ai éprouvé beaucoup moins d’empathie pour son héros que pour Lily Barton.

Je suis en revanche un peu passée à côté d’Ethan Frome, de la même auteur, dont le propos s’est révélé bien trop déprimant et sombre. Peut-être n’était-ce pas une bonne idée de lire un livre qui se passe dans un Massachusetts enneigé en plein mois de mai.

Infidélités, de Vita Sackwille-West : merci à Autrement et au Livre de Poche de nous faire redécouvrir l’immense talent de cette auteur pour laquelle on ne doute plus de mon admiration. Ce recueil de nouvelles est à l’image du reste : un bijou.

Le docteur Thorne, d’Anthony Trollope a confirmé mon intérêt pour cet auteur victorien à l’ironie douce-amère si britannique ! Aucun suspense dans cette histoire car nous savons bien que le docteur Thorne, qui a recueilli la jeune Mary et l’élève comme sa fille, favorisera son rapprochement avec le jeune Francis Gresham, fils de l’aristocratie du comté. Comme dans Quelle époque ! et Miss Mackenzie, Trollope allie l’humour et sa parfaite connaissance du cœur humain pour nous offrir un récit très riche malgré une ligne narrative simple. Querelles de village, manœuvres politiques, héritages compromis, jalousies féminines… on sourit, on apprend, on s’inquiète, bref, un vrai plaisir de lecture !

Ce jeune homme [Francis Gresham] aura notre faveur, figurera dans les scènes d’amour, aura ses épreuves et ses problèmes et les surmontera ou non, selon les cas. Je suis trop vieux maintenant pour être un écrivain au cœur insensible, et il est donc probable qu’il ne mourra pas de chagrin.

Un bon moment…

L'Abyssin, Jean-Christophe Rufin 9782264060532 9782264063489

L’Abyssin, de Jean-Christophe Rufin : un bon roman historique, une belle plume et un exotisme bienvenu sont les atouts de ce roman basé sur des faits réels, l’ambassade de Jean-Baptiste Poncet au royaume du Négus, ancien royaume d’Ethiopie. La bleuette avec la fille du consul du Caire fait un peu plaqué, mais le contexte historique est passionnant et on se laisse porter !

Certaines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka : heureusement que ce roman est court, car le choix narratif du « nous » qui exprime les nombreuses voix de ces Japonaises arrivant en Amérique peut être lassant. Heureusement que cette histoire est portée par un style plein de pudeur et de retenue, car les sujets évoqués auraient pu être simplement du voyeurisme. Heureusement, c’est un très beau texte.

Pour une fois, de David Nicholls : une comédie acide sur les coulisses du cinéma dans lesquelles David Nicholls promène son héros de « presque » en « peut-être ». Pour une fois, ce sera peut-être lui la star. Un bon roman de vacances, même si on est très loin de l’émotion dégagée par Un jour !

Cette année vit aussi arriver dans mes lectures des essais, et je suis plutôt contente de pouvoir varier un peu avec ces grands récits d’Histoire qui me ramènent à mes études : Requiem pour un empire défunt, de François Fejtö, et Louis XIII, de Jean-Christian Petitfils, un roi méconnu mais un si grand souverain, servi par la plume superbe et alerte d’un historien qui sait aussi se faire romancier.

Voilà, ce bilan (puisque ça y ressemble fortement) s’achève ! J’espère que vous y trouverez quelques idées de lecture. Moi, cela m’a donné envie de remettre plus de livres dans ma vie en 2015 ! Je vais commencer par désinstaller cette application maudite… ah tiens, on m’offre trois vies ? bon, alors juste une petite partie, et après, j’arrête !

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Mrs Parkington, Louis Bromfield

27 octobre 2014

Mrs Parkington, Louis BromfieldC’est chez Titine que j’ai noté ce livre et cet auteur il y a quelques mois. Je l’avais oublié, jusqu’à ce que, en panne de lecture depuis mon retour de vacances, je décide de laisser sa chance à ce roman. Et j’ai bien fait, ce fut un coup de cœur de la première à la dernière ligne !

New York, années 1940. Susie, l’aïeule de la famille Parkington, s’apprête à recevoir ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants pour Noël dans son riche appartement. Tous l’écœurent, ou presque. Héritiers d’une fortune immense, ils n’ont rien accompli de leurs vies et se considèrent au-dessus des lois et des hommes. Sauf peut-être Janie, cette jeune femme sensible et intelligente, que Mrs Parkington voudrait tant sauver des griffes de ses ternes parents. Cette fortune leur vient du major Parkington, le mari de Susie, redoutable homme d’affaires, financier retors, voire escroc, qui sut conquérir l’Amérique au temps de l’explosion du chemin de fer, des compagnies minières et de l’exploitation des richesses de ce continent inexploré.

5 bonnes raisons de lire ce roman :

  1. il est réjouissant de suivre les pensées d’une vieille dame qui a acquis la sagesse qu’apporte l’expérience de la vie et gardé malgré tout l’âme de cette jeune fille qui faisait les repas dans un hôtel délabré du Nevada. Voir avec ses yeux, c’est voir le monde avec plus d’acuité, plus d’intensité.
  2. c’est le portrait d’une femme libre, qui ne s’est jamais vraiment habituée ni soumise aux conventions de la haute-société new-yorkaise sur laquelle elle a régné et dont le sang s’échauffe encore à la vue d’un cowboy simple et vrai ;
  3. c’est le portrait d’une femme forte, qui est, malgré son âge, la colonne vertébrale de toute sa famille. Aucun d’entre eux ne peut prendre de décision sans la consulter, elle les soutient à bout de bras et force notre admiration. Véritable chef de clan, Mrs Parkington semble la seule à vraiment comprendre les changements du monde qui l’entoure et même si la lassitude peut l’envahir, elle n’y succombe jamais.
  4. c’est l’histoire du rêve américain, des générations qui suivent et dont on parle moins. Par le choix d’une narration alternant entre le présent et des épisodes de la vie de Susie, depuis sa rencontre avec le major, Louis Bromfield embrasse en un même récit l’ascension flamboyante du self-made man et l’aridité de ses descendants qui ont traversé leur vie sans épreuves ni obstacles. Les deux réponses à une question éternelle : l’argent peut-il apporter le bonheur ?
  5. enfin parce que les premières lignes vous enveloppent comme un bon bain chaud…

Il neigeait si abondamment qu’à travers les fenêtres et les rideaux le bruit des véhicules passant dans Park Avenue était à peine perceptible. Mrs Parkington était assise devant son miroir, une coupe de champagne à  portée de la main ; elle était heureuse de constater que, cette année, Noël serait un vrai Noël. […] On se sentait heureux rien qu’à voir les flocons descendre lentement dans les rues illuminées, on se souvenait du temps jadis, lorsque des traineaux sillonnaient la ville et qu’on entendait tinter les grelots des chevaux. […] Mrs Parkington, regardant les stries blanches des flocons, se souvenait… Elle avait quatre-vingt-quatre ans, sa santé était bonne ; chaque soir, avant de se mettre à table, elle prenait une coupe de Lanson ; quoi d’étonnant, dans ces conditions, qu’elle eût tant de souvenirs à évoquer ?

New York under the snow