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Ruth, Elizabeth Gaskell

21 septembre 2014

Ruth, Elizabeth GaskellLe sujet de la jeune fille séduite puis abandonnée (de préférence enceinte) par un séduisant jeune homme de la noblesse est un sujet qui revient fréquemment dans la littérature des XVIIIe et XIXe siècles. A la lecture de Ruth, je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles avec Tess d’Urberville, de Thomas Hardy, qui m’avait bouleversée. Même si tous deux traitent cette situation sous un angle religieux et moral, leur vision des choses et surtout le sort de leurs héroïnes diffèrent totalement.

Ruth est orpheline et travaille dans un atelier de couture pour gagner péniblement sa vie. C’est à l’occasion d’une soirée où elle se tient en coulisses pour réparer les accrocs des robes de ces dames qu’elle est remarquée par le charmeur Henry Bellingham. Il commence alors à la courtiser sans qu’elle y voie le mal, n’ayant plus aucun parent ou ami pour l’alerter des dangers et des conséquences d’une telle compagnie. Même lorsqu’elle et renvoyée de son travail pour avoir été vue sans chaperon au bras de Bellingham, Ruth ne voit d’autre remède que de s’en remettre à son séducteur, qui l’emmène en voyage au pays de Galles. Et à ce moment-là, même si on anticipe la suite des événements, j’avoue que Bellingham m’inspirait une certaine sympathie : à aucun moment l’auteur ne tombe dans une vision tranchée du monde, où le bien et le mal seraient immédiatement détectables en chacun de ses personnages. La pluie s’invite lors de leur séjour et le gentilhomme (à défaut d’être gentleman) tombe gravement malade. C’est sa mère Lady Bellingham qui vient prendre soin de lui. Horrifiée d’apprendre qu’il n’est pas seul, elle fait tenir Ruth à l’écart et ramène en secret son fils chez elle. Ruth, désespérée, est recueillie par un pasteur, Mr Benson, qui apprend bientôt qu’elle est enceinte. C’est là que l’histoire diffère de celle de Tess : contrairement à Thomas Hardy pour qui Tess expiera sa faute durant toute son existence, lui refusant même l’espoir d’un bonheur durable avec Angel Clare qui se détournera d’elle, Elizabeth Gaskell fait de ce pasteur l’instrument de la rédemption de Ruth. Au mépris des us et croyances de la société, Benson décide de l’accueillir chez lui avec sa sœur Faith (Foi), et même de mentir à son entourage pour la faire passer pour une veuve respectable de sa famille. Ce secret pèsera longtemps sur sa conscience, mais la vue de Ruth reprenant goût à la vie sera sa plus belle récompense. Il ira même jusqu’à la dissuader de se suicider pour qu’elle se consacre à son fils Léonard, ce fils qui n’aurait aucune existence reconnue en tant que bâtard. Véritable mater dolorosa, Ruth va racheter cette faute originelle par une vie exemplaire, jusqu’à ce que son passé ne la rattrape.

On peut avoir du mal à se représenter à quel point la conduite des Benson pouvait être indécente aux yeux de la société : recueillir une fille séduite, élever son enfant, mentir pour la faire passer pour une femme mariée…! Dans Tess d’Urberville, la seule mention de la « faute » de Tess, alors que son enfant est mort, suffit à la rejeter parmi les ombres. Elizabeth Gaskell nous livre donc ici un superbe portrait de femme et une interprétation personnelle de la charité, bien loin des conduites bien-pensantes et hypocrites de l’époque. Une interprétation religieuse certes, mais d’une religion de lumière, d’espoir et d’amour qui ne peut que nous émouvoir par la bonté qu’elle révèle chez son auteur.

Psst : Martine aussi en a parlé !

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Père, d’Elizabeth von Arnim

5 septembre 2014

Père, d'Elizabeth von ArnimLorsque la jeune, mais plus si jeune (33 ans), Jennifer découvre un matin dans son salon la jeune, vraiment jeune (20 ans) nouvelle épouse de son père, les perspectives de son quotidien s’en trouvent complètement chamboulées. Depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, elle a promis de s’occuper de son père et lui a consacré son temps chaque jour, jusqu’à accepter de renoncer à avoir sa propre vie. Car Père, cet écrivain si célèbre – mais malheureusement si peu lu – a fait de sa fille unique son secrétaire et le soutien nécessaire de ses vieux jours. Jusqu’à ce que…

Jusqu’à ce qu’une belle-mère apparaisse à Jennifer comme tombée du ciel pour s’occuper à son tour de Père. N’est-il pas nécessaire pour elle de laisser seuls les époux ? N’est-il pas temps enfin de vivre sa propre vie ? Ni une, ni deux, Jennifer s’éclipse de la maison familiale et part dans le Sussex à la recherche du bonheur. Elle qui n’a jamais quitté Londres ne rêve que d’un petit cottage à la campagne où elle pourra s’adonner au jardinage. Elle y fait la connaissance d’un jeune clergyman et de sa sœur, deux personnages hauts en couleurs qui vont venir bousculer son rêve bucolique.

De quiproquos en rebondissements, ce roman est une comédie réjouissante et délicieuse. On y rit franchement, de la naïveté de Jennifer, de la mauvaise foi de sa voisine, des désirs de « jeunesse » de Père. Elizabeth von Arnim fait preuve dans ce roman d’une réelle acuité pour aborder le thème de l’indépendance de la femme sous une forme presque picaresque. Jennifer, innocente et inconsciente de la vie malgré son âge, va faire en trois semaines un apprentissage accéléré des affaires du cœur et du balancement de celui-ci avec la raison.

Une bien jolie surprise aux couleurs acidulées, qui confirme à mes yeux tout le talent de cette auteur trop méconnue.

 

Un mot pour finir sur l’édition Archipoche : je suis sincèrement reconnaissante à cet éditeur de notre offrir des perles rares de la littérature anglaise, mais l’édition est truffée de coquilles, ce qui est très désagréable !

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La marche de Radetzky, Joseph Roth

7 août 2014

La marche de Radetzky, Joseph RothLa façon doit on ressent (ou « reçoit ») un livre dépend souvent des circonstances dans lesquelles on l’a trouvé. Je ne connaissais pas du tout Joseph Roth. J’imaginais vaguement une parenté avec l’auteur américain Philip Roth (grossière erreur, car Joseph Roth est un écrivain autrichien du début du XXe siècle !). Pourtant, lorsque j’ai vu ce titre La Marche de Ratdetzky, renvoyant à une marche de Johann  Strauss, cette couverture ciselée d’une arche de fer symbolisant la fin du XIXe siècle, et cette citation en 4e de couverture : « Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient jusqu’aux confins de l’empire des tsars. », j’ai compris que j’aimerais ce livre. Et je n’ai pas été déçue.

L’histoire des von Trotta se confond avec les cinquante dernières années de l’empire austro-hongrois, « monstre » aux quinze langues qui s’est effondré en 1918 : tout commence par une famille de paysans slovènes, arrachés à leur terre par la mobilisation lors de la deuxième guerre d’indépendance italienne en 1859. L’empire autrichien, malgré des territoires perdus, est encore l’une des grandes puissances européennes. C’était le temps des actes héroïques : l’armée impériale, menée par un empereur jeune et belliqueux (François-Joseph), connaissait son apogée. Le jeune Trotta sauva la vie de l’empereur à la bataille de Solférino : il devint M. von Trotta, baron de Sipolje, du nom de son village d’origine, et resta dans l’armée. Vinrent ensuite son fils, François, et le fils de son fils, Charles-Joseph, héritiers d’une nouvelle vie, protégés par la faveur impériale, et pourtant sans cesse ramenés à leurs racines slovènes et au souvenir réinventé de la vie simple de Sipolje. Voir l’article

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Adèle et moi, Julie Wolkenstein

31 juillet 2014

J’ai passé toutes mes vacances d’enfant dans des maisons de famille en bord de mer. Aujourd’hui encore, quand j’y retourne, chaque craquement de plancher, chaque rayon de soleil couchant qui tombe sur la table où est dressé le dîner, chaque odeur de serviettes de plage mouillées qui m’assaille quand je passe la porte font émerger tous les souvenirs des étés passés. Les défilés de têtes blondes jusqu’à la mer – « en rang, colonne par un ! », disait mon grand-père et nous obéissions tous, jusqu’à un certain âge. Les sauts sur les trampolines jusqu’à l’heure du déjeuner – « encore cinq minutes, maman ! ». Le phare, entraperçu à travers les arbres, et qui nous annonçait que nous arrivions bientôt. Les couvertures sur les fauteuils, qu’on enlevait que dans les grandes occasions.

Maison de famille
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Ma sélection de lectures pour l’été

6 juillet 2014

Je suis en pleine réflexion sur la liste des livres que je vais emporter avec moi cet été, car j’ai quatre longues semaines de vacances qui m’attendent cette année, dont deux entourée seulement d’eau et de sable. Je pense donc lire plus d’un millier de pages et je peine un peu pour faire mon choix.

Si vous aussi vous hésitez devant les rayonnages de votre librairie, voici ma sélection des meilleures lectures de vacances !

Lectures de vacances #1

#1 : les classiques

  • Été, d’Edith Wharton : un roman court sur l’éveil à la sensibilité d’une jeune adolescente le temps d’un été.
  • Les vagues, de Virginia Woolf : mon coup de cœur de l’été dernier. Idéal pour découvrir cette auteur à la prose si poétique !
  • Avril enchanté, d’Elizabeth von Arnim : une parenthèse italienne dans la vie de deux femmes anglaises, un concentré de soleil et d’émotions.
  • Soie, d’Alessandro Baricco : un petit bijou !

Lectures de vacances #2

#2 : les historiques

J’espère que cette sélection vous donnera envie ! N’hésitez pas vous aussi à partager vos recommandations de lecture pour l’été :).

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Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier

21 avril 2014

Le Siecle des Lumieres, Alejo CarpentierJe ne savais quasiment rien de ce livre ni de cet auteur avant de commencer. Quelqu’un me l’avait présenté comme l’un de ses livres préférés (quoi de mieux que le bouche-à-oreille pour se laisser surprendre), la fresque historique d’un écrivain cubain. Je ne regrette pas de m’y être plongée, c’est un chef d’œuvre méconnu.

En 1789, à La Havane (alors possession espagnole), Carlos, Sofia et Esteban sont trois adolescents livrés à eux-mêmes dans une immense maison après la mort de leur père et oncle. Créant par leur imaginaire un monde à part, fait de rêveries, de conquêtes lointaines et de jeux, les jeunes gens voient leur horizon s’élargir avec l’arrivée d’un personnage étrange, Victor Hugues, un Français qui introduit avec lui dans la maison les idées de la Révolution française. Personnage historique, Victor Hugues est le véritable héros de ce roman, mais on le suit à travers les yeux successifs de ses compagnons cubains. Esteban le premier va suivre Victor Hugues en France d’abord, puis en Guadeloupe, où Victor Hugues est nommé gouverneur. Sofia ensuite, attirée par cet homme de pouvoir et d’idéaux, le rejoindra en Guyane.

Cette nuit j’ai vu se dresser à nouveau la Machine. C’était, à la proue, comme une porte ouverte sur le vaste ciel, qui déjà nous apportait des odeurs de terre par-dessus un océan si calme, si maître de son rythme, que le vaisseau, légèrement conduit, semblait s’engourdir dans son rhumb, suspendu entre un hier et un demain qui se fussent déplacés en même temps que nous. Temps immobiles entre l’Etoile Polaire, la Grande Ourse et la Croix du Sud.

On plonge dès les premières lignes dans la prose poétique d’Alejo Carpentier, dense, évocatrice des parfums lourds, des couleurs chatoyantes et de la chaleur moite des îles. On passe tour à tour dans les rues grouillantes du Paris de la Terreur, sur les ponts des goélettes, dans la colonie miséreuse de Cayenne et dans les villages de pécheurs de la Guadeloupe en guerre contre les Anglais.

Il ne faut pas être très avancé dans ce roman pour comprendre que le choix du titre sous-tend le point de vue pris par l’auteur tout au long de cette fresque : comment peut-on appeler « Siècle des Lumières » cette ère où les idéaux autorisent toutes les violences et les revirements ? Comment Victor Hugues lui-même, commissaire de la Convention, puis agent du Directoire et agent du Consulat, peut-il accepter tant de compromissions avec la Liberté, l’Egalité et la Fraternité qu’il a défendues toute sa vie ? Depuis les Antilles où les changements de politique des instances révolutionnaires arrivent avec plusieurs semaines, voire mois de retard, le lecteur suit les péripéties françaises comme dans un miroir déformant. Le héros d’hier tout d’un coup détrôné. La Terreur rouge chassée par la Terreur blanche. Le Consulat suivant le Directoire. Jusqu’au rétablissement brutal de l’esclavage, une mesure si « facile » à prendre depuis la capitale, mais si difficile à appliquer dans les Antilles où la Révolution avait apporté la libération des esclaves noirs. Jusqu’au rétablissement de la foi catholique, après avoir poursuivi les prêtres, contraint à l’athéisme, puis au culte de l’Être Suprême.

« Viens. » Derrière elle, la demeure ancestrale, collée au corps comme une valve ; là-bas l’aube, lueurs d’immensité, hors des cris de marchands et des clochettes des troupeaux. Ici, la vie recluse du quartier, la géhenne des chemins fastidieux du pays où rien ne se passe ; là-bas, un monde épique, habité par des titans. « Viens », répétait la voix.

Un roman passionnant, une façon remarquable de nous raconter l’Histoire, des événements et des lieux méconnus qui nous ouvrent les yeux sur les désordres d’une période pourtant symbolique pour l’histoire de France. Les histories personnelles des trois héros, Victor, Esteban et Sofia se mêlent habilement aux destins des îles. Deux images m’ont marqué durablement : celle d’une guillotine voyageant à la proue d’un navire pour annoncer la Révolution à l’autre bout du monde et celle de vieux fous traînant leurs haillons sur le sol aride de la Guyane, où se mêlent avec ironie les prêtres réfractaires et les révolutionnaires déportés par la Convention.

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Esprit d’hiver, Laura Kasischke

29 décembre 2013

Esprit d'hiver, Laura KasischkeCe roman de saison a déjà beaucoup tourné sur les blogs, avec des avis très partagés. Un grand merci à Titine de l’avoir fait voyager jusqu’à moi (accompagné en plus de deux thés excellents et d’une boîte de petites friandises qui n’ont pas fait long feu !).

Quelque chose les avait suivi de la Russie jusque chez eux.

C’est avec cet étrange et sombre pressentiment que Holly se réveille le matin de Noël. Il est bien plus tard que d’habitude, elle a tant de choses à faire pour préparer le déjeuner, et pourtant, elle sent qu’il faudrait qu’elle prenne un moment, seule, pour écrire cette phrase. Elle sent, au plus profond d’elle-même, qu’explorer cette phrase lui révélerait quelque chose d’essentiel. Mais cela fait si longtemps qu’elle n’a pas écrit, et elle a tant de choses à faire. La neige se met à tomber, le vent se lève et le blizzard isole bientôt la maison. Au point que tous les invités qu’elle attendait pour Noël se décommandent, et que même son mari, parti chercher ses parents à l’aéroport, est coincé sur la route. Elle se retrouve seule, avec sa fille Tatiana. Tatty, sa petite poupée ramenée de Sibérie à l’âge de deux ans. Tatty, sa danseuse au teint de porcelaine, aux cheveux noir de jais.  Voir l’article