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Le monde d’hier, Stefan Zweig

16 novembre 2016

Le monde d'hier, Stefan Zweig
Stefan Zweig fait sans aucun doute partie depuis longtemps de mes auteurs favoris. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Lettres d’une inconnue, Le joueurs d’échecs et tant d’autres nouvelles sont des textes absolument superbes. Le monde d’hier est une oeuvre bien différente. C’est un témoignage rédigé par Stefan Zweig alors qu’il était en exil en Argentine en 1940 (il se suicida avec sa femme quelque temps plus tard). Profondément blessé par la barbarie qui a déferlé sur l’Europe avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le début de la Seconde guerre mondiale, il a souhaité apporter son récit des bouleversements connus par le continent depuis la fin du XIXe siècle.

On peut facilement oublier de nos jours à quel point le monde a changé à cette période : on pouvait naître au « siècle d’or de la sécurité » dans l’empire austro-hongrois, sous le règne de l’empereur François-Joseph, vieillard vénérable à la tête d’une monarchie séculaire, et comme Zweig terminer sa vie apatride à l’autre bout du monde, chassé de son pays en raison de sa qualité de Juif autrichien, tandis que les colonnes hitlériennes envahissaient la France après avoir ravagé l’Europe centrale. Élevé à Vienne dans une famille bourgeoise, dans le culte de la beauté et des arts, Zweig s’épanouit au milieu d’une génération d’artistes et de grands hommes qui faisaient alors la renommé européenne de Vienne, capitale culturelle des années 1890-1900 au même titre que Paris. On croise dans ces pages Richard Strauss, Hugo von Hofmannstahl, Rainer Maria Rilke, Arthur Schnitzler, Sigmund Freud. La liberté de circuler était si naturelle que Zweig parcourut toute l’Europe avant 1914 et eut l’impression de vivre une apogée :

Je plains tous ceux qui n’ont pas vécu ces dernières années de l’enfance de l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort, n’est pas vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il en pénètre à notre insu notre sang, il les propage jusqu’au fond de notre cœur et de notre cerveau. Durant ces années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance collective. Peut-être, ingrats comme le sont les hommes, n’avons-nous pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seul celui qui a vécu cette époque de confiance universelle sait que tout, depuis, a été décadence et obscurcissement.

On découvre à travers ces fréquentations stimulantes comment s’est construite sa carrière littéraire. Après une période poétique, Zweig décida de consacrer son temps aux auteurs qu’il admirait. C’est notamment ce qu’il fit avec Emile Verhaeren, qu’il considérait comme le plus grand poète de son temps et dont il traduisit toutes les œuvres en allemand. Il se sentait si insignifiant face à lui, ou à Romain Rolland, dont il devint un ami proche, qu’il mit du temps à reprendre l’écriture et à publier ses premières nouvelles. Et ce n’est que dans les années 1930 qu’il devint célèbre et que ses propres œuvres connurent un immense succès.

Zweig se définit lui-même comme profondément Européen, avant d’être Autrichien, en un temps où ce mot n’avait aucune réalité tangible. Il était simplement l’expression d’une conscience qui transcendait les frontières, qui se reconnaissait dans les arts et la littérature avant les partis, les nations ou les langues. C’est pourquoi il fut naturellement pacifiste et se réfugia en Suisse pendant la Première guerre mondiale. Jusqu’en 1940, il vécut tous les événements qui suivirent avec une lucidité qui frappe le lecteur contemporain.

Outre la découverte de la personnalité fascinante d’un homme d’une grande intelligence, ce témoignage poignant est écrit avec le style concis et élégant qui caractérise l’écriture de Stefan Zweig. L’émotion qui s’en dégage est très forte et chacun de ces mots résonne avec une étrange nostalgie lorsqu’on pense à l’état actuel de notre monde.

Je savais que de nouveau tout le passé était bien passé, que nous ce qui avait été fait était réduit à néant – l’Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu, était détruite pour un temps qui s’étendrait bien au-delà de notre vie.

Le monde d'hier, Stefan Zweig

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La marche de Radetzky, Joseph Roth

7 août 2014

La marche de Radetzky, Joseph RothLa façon doit on ressent (ou « reçoit ») un livre dépend souvent des circonstances dans lesquelles on l’a trouvé. Je ne connaissais pas du tout Joseph Roth. J’imaginais vaguement une parenté avec l’auteur américain Philip Roth (grossière erreur, car Joseph Roth est un écrivain autrichien du début du XXe siècle !). Pourtant, lorsque j’ai vu ce titre La Marche de Ratdetzky, renvoyant à une marche de Johann  Strauss, cette couverture ciselée d’une arche de fer symbolisant la fin du XIXe siècle, et cette citation en 4e de couverture : « Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient jusqu’aux confins de l’empire des tsars. », j’ai compris que j’aimerais ce livre. Et je n’ai pas été déçue.

L’histoire des von Trotta se confond avec les cinquante dernières années de l’empire austro-hongrois, « monstre » aux quinze langues qui s’est effondré en 1918 : tout commence par une famille de paysans slovènes, arrachés à leur terre par la mobilisation lors de la deuxième guerre d’indépendance italienne en 1859. L’empire autrichien, malgré des territoires perdus, est encore l’une des grandes puissances européennes. C’était le temps des actes héroïques : l’armée impériale, menée par un empereur jeune et belliqueux (François-Joseph), connaissait son apogée. Le jeune Trotta sauva la vie de l’empereur à la bataille de Solférino : il devint M. von Trotta, baron de Sipolje, du nom de son village d’origine, et resta dans l’armée. Vinrent ensuite son fils, François, et le fils de son fils, Charles-Joseph, héritiers d’une nouvelle vie, protégés par la faveur impériale, et pourtant sans cesse ramenés à leurs racines slovènes et au souvenir réinventé de la vie simple de Sipolje. Voir l’article

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Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig

8 avril 2013

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, Stefan ZweigPrésentation :

Scandale dans une pension de famille « comme il faut », sur la Côte d’Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d’un des clients, s’est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n’avait passé là qu’une journée. Seul le narrateur tente de comprendre cette « créature sans moralité », avec l’aide inattendue d’une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimés chez elle. Ce récit d’une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l’auteur d’Amok et du Joueur d’échecs, est une de ses plus incontestables réussites. Voir l’article

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Le goût des pépins de pomme, Katharina Hagena

25 janvier 2012

gout des pepins de pomme katharina hagenaPrésentation :

À la mort de Bertha, ses trois filles et sa petite-fille, Iris, la narratrice, se retrouvent dans leur maison de famille, à Bootshaven, dans le nord de l’Allemagne, pour la lecture du testament. À sa grande surprise, Iris hérite de la maison. Bibliothécaire à Fribourg, elle n’envisage pas, dans un premier temps, de la conserver. Mais, à mesure qu’elle redécouvre chaque pièce, chaque parcelle du merveilleux jardin, ses souvenirs font resurgir l’histoire émouvante et tragique de trois générations de femmes. Un grand roman sur le souvenir et l’oubli.

Si, entre les pages, on sent les odeurs « de pomme et vieilles pierres », c’est que, dans un style dont la sobriété touche toujours juste, elle sait à merveille donner vie au souvenir. Elvire Emptaz, Elle.

Tout sauf anodin, dans une famille allemande, dont la « disposition à l’oubli » ne dupe personne. Jeanne de Ménibus, Figaro madame. Voir l’article