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Un week-end avec Racine

6 novembre 2011

Parmi toutes les pièces de Racine, Bérénice n’est pas au nombre des plus connues. Et pourtant, j’ai souvent en tête cette expression de l’historien Suétone : « invitus invitam« , « malgré lui, malgré elle« , dont Racine s’inspira pour écrire sa pièce : « Titus, dont on disait qu’il avait promis le mariage à la reine Bérénice, la renvoya aussitôt malgré lui, malgré elle. »

Titus, empereur de Rome, songe à épouser la reine Bérénice, mais le Sénat l’en interdit, à moins de renoncer à l’Empire. Au terme d’un long monologue, Titus a pris sa décision :

« Depuis huit jour je règne. Et jusques à ce jour
Qu’ai-je fait pour l’honneur ? J’ai tout fait pour l’amour.
D’un temps si précieux quel compte puis-je rendre ?
Où sont ces heureux jours que je faisais attendre ?
Quels pleurs ai-je séchés ? Dans quels yeux satisfaits
Ai-je déjà goûté le fruits de mes bienfaits ?
L’univers a-t-il vu changer ses destinées ?
Sais-je combien le ciel m’a compté de journées ?
Et de ce peu de jours si longtemps attendus,
Ah malheureux ! combien j’en ai déjà perdus !
Ne tardons plus. Faisons ce que l’honneur exige.
Rompons le seul lien… »

Bérénice arrive alors, elle vient d’apprendre que Titus songeait à la renvoyer. Cette scène est pour la plus belle de la pièce :

« Ah cruel ! Est-il temps de me le déclarer ?
Qu’avez-vous fait ? Hélas ! Je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois,
Quand je vous l’avouai pour la première fois ?
A quel excès d’amour m’avez-vous amenée ?
Que ne me disiez-vous, Princesse infortunée,
Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ?
Ne donne point un cœur, qu’on ne peut recevoir.
Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre
Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?
Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il était temps encor. Que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consolaient ma misère.
Je pouvais de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l’empire romain,
Tout l’univers plutôt qu’une si chère main.
[…]
Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire.
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour, qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais Adieu.
Pour jamais ! Ah Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

[…]
TITUS
                                Hélas ! Que vous me déchirez !

BERENICE
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! »

Ce dernier vers a été vu depuis comme un écho à un épisode de la vie du jeune Louis XIV. Il s’était pris d’affection pour l’une des nièces de Mazarin, Marie Mancini. Mais celle-ci fut écartée par son oncle, car le roi en semblait fort amoureux. Au moment de partir, Marie Mancini aurait dit à Louis XIV : « Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars !« .

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Un week-end avec Gontcharov

23 octobre 2011

Pour institutionnaliser cette rubrique, je me suis fait un logo, à partir d’un tableau de Pino Daeni (1939-2010), Her Favorite Book, dont j’aime beaucoup les couleurs, et de la police Angelic War.

Aujourd’hui, je voudrais vous faire partager un livre assez peu connu, mais que j’avais beaucoup aimé lorsque je l’avais lu, dans ma « période russe ». Oblomov, d’Ivan Gontcharov, paru en 1859, est considéré comme un chef d’oeuvre, voire un mythe, en Russie, puisqu’il a donné lieu à un mot, l' »oblomovisme », et fut acclamé par Tolstoï et Dostoievski. Pour comprendre de quoi il s’agit, voici l’incipit :

« Dans la rue des Pois, dans un des grands immeubles dont la population aurait suffi à occuper un chef-lieu de district, un matin, dans son appartement, Ilia Ilitch Oblomov était étendu sur son lit.

C’était un homme de trente-deux, trente-trois ans, de taille moyenne, à la physionomie agréable, aux yeux gris foncés ; cependant, toute idée particulière, toute concentration était absente des traits de son visage. Comme un oiseau en liberté, la pensée parcourait ce visage, voltigeait dans les yeux, se posait sur les lèvres entrouvertes, se dissimulait dans les plis du front pour disparaître tout à fait : alors toute la face d’Ilia Ilitch s’irradiait d’une paisible lueur d’insouciance. De là, l’insouciance se communiquait aux mouvements du corps tout entier, jusque dans les plis de la robe de chambre.

Par moment, son regard s’obscurcissait : était-ce de la fatigue, ou de l’ennui ? Mais ni la fatigue, ni l’ennui ne pouvaient chasser de ce visage, ne fût-ce qu’un instant l’expression de douceur, qui dominait non seulement le visage mais aussi l’âme. […]

Chez lui, Oblomov ne portait jamais ni cravate ni gilet ; il aimait être à l’aise, se sentir libre. Ses pantoufles étaient longues, moelleuses et larges. Quand, assis sur son lit, il laissait pendre ses jambes, immanquablement, sans qu’il eût même à regarder, ses pieds s’y glissaient tout seuls.

La position allongée n’était pour Ilia Ilitch ni nécessaire, comme pour un malade ou pour un homme qui veut dormir, ni accidentelle, comme pour une personne fatiguée, ni voluptueuse comme chez le fainéant ; c’était son état normal. Quand il était à la maison – et il y était presque toujours – il demeurait couché, et toujours dans cette chambre où nous l’avons trouvé, qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet et de salon. Il était rare qu’il mît les pieds dans les trois autres pièces. »

Ajoutez à cette description l’incapacité de prendre la moindre décision, l’honnêteté et la droiture d’esprit, et voilà tout le caractère d’Oblomov, cette figure de l’aristocrate oisif. Son ami Stolz, qui le pousse à s’occuper de ses domaines, et surtout l’amour de la jeune et délicieuse Olga sauront-ils le faire sortir de son lit ?

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Un week-end avec Proust

8 octobre 2011

Sur la lecture n’est ni un texte méconnu ni un introuvable. C’est la préface que Proust écrivit en 1905 pour sa traduction de Sésame et les Lys de John Ruskin. Mais ces pages dépassent de si loin l’ouvrage qu’elles introduisent, elles proposent un si bel éloge de la lecture et préparent avec tant de bonheur à la Recherche que nous avons voulu, les délivrant de leur condition de préface, les publier dans leur plénitude.

Suite au billet de George sur Le vice de la lecture, d’Edith Wharton, et à toutes les réactions qu’il a suscité, j’ai voulu me replonger dans ce petit essai de Proust. C’est un texte qui m’avait beaucoup marqué lorsque je l’ai lu vers 17 ans, car c’était la première fois que je lisais un texte sur le processus même de la lecture, et sur toutes les petites « madeleines » qu’elle peut susciter en nous.

Je l’ai relu aujourd’hui avec autant de plaisir. Et je voulais partager avec vous quelques passages qui m’ont plus particulièrement touchée dans ma pratique de lectrice.

« Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais par un loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous encore rien dit. »

La définition de la lecture, c’est « une intervention qui, tout en venant d’un autre, se produit au fond de nous-mêmes, c’est bien l’impulsion d’un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude« .

Sur le plaisir de lire des auteurs classiques (et je pense à Jane Austen, Balzac, ou Proust lui-même en lisant ces lignes !) : « Un peu du bonheur qu’on éprouve à se promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu’une époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui n’étaient qu’à elle, puisque aucune des époques qui l’ont suivie nen a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’une tragédie de Racine ou d’un volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages ou de façons de sentir qui n’existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur.«